Eraste Pétrovitch attendit que chacun eût dit son mot et il se tourna vers Kokhanovski :
— Aloïs Stépanovitch, nous n’avons plus rien à faire à Denissievo. Le staroste nous a promis des recenseurs. Allons dans le village suivant.
— Bravo, Kouznetsov ! cria Evpatiev en brandissant son poing. Le voilà, le remède ! Il faut passer dans tous les villages, parler avec les vieux. J’ai un Kodak dans mon traîneau. Tant qu’il fait encore jour, je vais photographier les cadavres dans toute leur splendeur. Je les leur montrerai. On ne pourra pas imprimer les clichés, mais ce n’est pas grave. Sur une plaque de verre, ce sera encore plus effrayant que sur une photographie ! Vous viendrez, Anatole Ivanovitch ?
Le docteur sourit :
— Bien sûr ! Un détachement sanitaire pour la prévention de l’épidémie ? Bonne idée.
Le policier arrangea sa toque : une touffe de cheveux tomba sur son front, lui donnant un air guerrier.
— Je viens aussi. Il faut arrêter ça. Trouver les semeurs de trouble et les mettre aux arrêts. Je ne les laisserai pas nous pourrir la vie dans mon secteur !
L’industriel, qui semblait connaître le policier, se tourna vers lui :
— Toi, Odintsov, personne ne voudra te parler. En plus, tu vas nous gêner. Tu sais bien que pour les gens d’ici un renégat est bien pire qu’un sans-moustache.
— Je n’ai pas besoin de vos conseils, Nikiphore Andronovitch, rétorqua Odintsov, le regard mauvais. C’est l’Etat qui me paie, pas vous. Pas besoin de votre permission non plus. Dieu merci, j’ai mon propre traîneau.
— Qu’il vienne, intervint le psychiatre. L’épidémie peut prendre des proportions inquiétantes. On aura alors besoin d’un policier armé.
— Laissez-moi vous accompagner, pria le père Vincent. Il faudrait vraiment que vous soyez impitoyable pour laisser deux serviteurs du culte dans ce nid de schismatiques. Je crains que ces mauvais sujets ne nourrissent quelque dessein morbide !
Et il porta sa main à son bide bien rond.
Fandorine fut étonné. Quelques minutes plus tôt, avant de s’approcher d’Evpatiev et de Chechouline, il avait vu le prêtre parler tranquillement avec l’ancien et quelques autres vieillards. Ceux-ci hochaient la tête, acquiesçant à ses propos ou écoutant des paroles de condoléances. Fandorine s’était réjoui pour le prêtre : ce n’était pas du tout un homme sans cśur, mais un vrai serviteur de Dieu capable de compassion.
— Vous, mon père, vous serez vraiment de trop dans notre détachement, rétorqua Chechouline sur un ton qui se voulait respectueux. Votre présence risque d’enflammer les esprits, qui sont déjà bien dérangés.
Le père Vincent leva le doigt.
— Vous qui représentez la profession médicale, la plus humaniste de toutes, vous commettez un péché ! Il est dit : « Je ne repousserai pas celui qui vient à moi. » Si vous m’abandonnez à la mort, je courrai après vous en poussant des cris. Vous aurez honte !
— C’est vrai, on ne peut pas les laisser là ! dit Fandorine avec un soupir. Quant aux esprits enflammés, ça ne change rien. Là où il y a un p-policier, il doit bien y avoir un pope. Allons-y, messieurs. Le temps presse.
Conversations et chansons
Rouler sur la glace pendant la nuit n’était pas plus difficile qu’en plein jour. A peine le village de Denissievo s’était-il caché derrière un méandre de la rivière que la nuit commença à tomber, mais l’obscurité n’était pas totale. Le temps changeait. Les nuages avaient fondu, les étoiles brillaient dans le ciel et la Voie lactée était parfaitement visible, enserrée entre deux rives noires. Le dégel prenait fin, l’air se faisait plus frais d’instant en instant, la neige crissait sous les sabots des chevaux, sous les patins des traîneaux : un délice.
Nos voyageurs s’étaient organisés de la manière suivante.
Léon Sokratovitch, le plus expérimenté de tous, roulait devant. Le docteur Chechouline, lui, avait son propre moyen de transport : une troïka élégante que ce dandy pétersbourgeois avait louée avec cocher à Vologda. Mais le voiturier s’était enivré à mort à Sterjenets et, pour arriver au premier village des vieux-croyants, le psychiatre avait dû faire appel à un paysan de Denissievo croisé en chemin. Car tout seul, il n’arrivait pas à conduire trois chevaux. D’ailleurs, c’était là un luxe superflu. Les gens du cru se contentaient d’un seul cheval ou, tout au plus, de deux : il était plus simple de voyager ainsi sur les routes étroites. Les chevaux du Nord ne payaient pas de mine, mais ils transportaient des charges importantes, ils étaient robustes et habitués au froid. La troïka, en revanche, avançait d’un pas irrégulier en trébuchant ; le traîneau lui-même n’était pas prévu pour de longs trajets : il était tout branlant et grinçait comme un portail que l’on aurait oublié de graisser. Le Japonais monta dedans comme passager, Barnabé prit les rênes.
Quant au prêtre, on le casa chez le gentil Aloïs Stépanovitch, sur la « remorque » accrochée derrière le traîneau bien solide de l’industriel Evpatiev.
Le policier Odintsov sur son traîneau léger aux patins larges comme des skis, bons pour le champ et la forêt, roulait derrière.
Eraste Pétrovitch, quant à lui, avait décidé de se dégourdir les jambes en courant une petite dizaine de kilomètres. Il retira son bonnet, sa pelisse et, aspirant avec grand plaisir l’air pur et froid, trotta à côté du traîneau d’un pas régulier et léger qu’on lui avait enseigné au Japon plusieurs années auparavant.
La neige qui recouvrait la glace était ferme et vibrait sous ses pas ainsi que le macadam chaud sur Broadway au mois d’août. Parfois, Fandorine faisait un bond en avant, dépassant le convoi, et alors il lui semblait qu’il était absolument seul dans ce monde en noir et blanc : il n’y avait que la neige et le ciel étoilé au-dessus de sa tête, comme dans la formule de Kant.
Au bout de quelque temps, il ralentissait le pas et laissait passer le traîneau.
Eraste Pétrovitch poursuivait, en plus de la gymnastique, un autre but. En montant dans un traîneau, il aurait été obligé de parler avec la même personne, tandis que son flair lui disait que tous les membres du « détachement sanitaire de prévention des épidémies » méritaient son attention, et qu’il fallait sonder leur cśur sans tarder. Non qu’il eût une hypothèse ou commencé à construire une version des faits – il n’y avait aucun élément pour cela –, mais Fandorine avait l’habitude de se fier à ses intuitions irrationnelles. En se déplaçant à pied, il gardait toute la liberté de manśuvre et pouvait se trouver au niveau de chacun des traîneaux à tour de rôle.
Les voyageurs s’adonnaient à deux éternels plaisirs russes : le chant et la conversation. Eraste Pétrovitch se demanda si ce n’était pas là l’origine de toute la littérature russe avec sa lenteur, ses investigations des tréfonds de l’âme et sa totale liberté de pensée. A quel moment et où les habitants de ce pays qui n’avait jamais connu la liberté pouvaient-ils enfin se sentir libres ? Lorsqu’ils se trouvaient sur la route ! Là, il n’y avait ni le propriétaire, ni le supérieur, ni la famille. Les distances étaient longues, la nature rude, la solitude infinie. Dans une charrette, dans une voiture des postes ou, mieux encore, dans un traîneau, la mélancolie vous empoignait le cśur mais les pensées, elles, prenaient leurs aises. Comment ne pas ouvrir son cśur à un compagnon de voyage ? On pouvait lui confier l’histoire véridique de sa vie, ou encore lui raconter des bobards, car l’essentiel, ce n’était pas l’authenticité du récit, mais son lent déroulement, les détails que l’on pouvait multiplier, car on avait tout son temps. Et lorsque tous les thèmes de conversation étaient épuisés, on entonnait un chant, long et lent, qui portait sur quelque sujet simple : le corbeau noir, les douze brigands ou la chandelle en train de s’éteindre.