Les passagers du premier traîneau ne chantaient pas : ils ne prisaient pas ce genre d’amusements. Ils parlaient de choses intelligentes. Ils jetèrent un bref coup d’śil à Fandorine et poursuivirent leur conversation.
— Que l’homme est une machine sociale pas très compliquée, ça je l’ai compris il y a longtemps, disait Kryjov. Mais votre idée de machine biologique est pour moi nouvelle. C’est très, très curieux. N’êtes-vous pas en train de vous fourvoyer ?
— Que non, répondit le docteur Chechouline. A propos de la biomachine, ce n’est pas du tout une métaphore, c’est tout ce qu’il y a de plus concret. La nourriture, qui constitue l’apport de matières chimiques venant de l’extérieur, plus la production d’hormones par le corps lui-même, voilà ce qui détermine le caractère, les actes, les qualités personnelles. Un homme noble est un homme qui a un bon équilibre hormonal et dont la nourriture ne contient pas de toxines asociales susceptibles de provoquer l’agressivité. Moi, par exemple, je ne mange jamais de viande rouge : cela rend méchant. Avant de me coucher, je ne bois jamais de thé, en revanche je mange toujours deux carottes : cela permet au cerveau, qui se met en régime de sommeil, de se purifier de la dépression. Voulez-vous que je vous dise ce qui explique le caractère suicidaire des vieux ritualistes du Nord ?
— Par exemple ? demanda Léon Sokratovitch, sceptique.
— Ils consomment beaucoup de poisson cru. Le poisson cru gelé qu’ils mangent en quantités énormes stimule le travail du cśur, mais ralentit en même temps la production d’une hormone « vitapréservationnelle » – le terme m’appartient. J’ai décrit cette hormone pour la première fois dans mon travail intitulé « Certaines particularités du fonctionnement de l’hypophyse à la lumière des nouvelles découvertes en biochimie ». Cet article a eu un énorme succès. Vous ne l’avez pas lu ?
Kryjov fit non de la tête.
— Et vous, monsieur Kouznetsov ?
— Non, je n’ai pas eu ce plaisir, répondit poliment Eraste Pétrovitch.
Il ralentit le pas, et dix secondes plus tard il se trouva, tout naturellement, à côté du deuxième traîneau.
Là, la discussion était si animée qu’on ne le vit même pas.
Le diacre tirait sur les rênes de toutes ses forces pour retenir le limonier qui tentait sans cesse de rattraper le traîneau de devant. Mais, au lieu de regarder devant lui, il tournait la tête vers le Japonais.
— Et alors, si on se comporte bien, dans une prochaine vie, on prend du galon ? C’est ça que vous dites ? questionnait-il. Par exemple, je ne serais plus diacre, mais archiprêtre, c’est ça ? Et si, en tant qu’archiprêtre, je ne fais pas de bêtises, la fois d’après, je serai carrément évêque ?
Eraste Pétrovitch comprit qu’ils parlaient de la métempsycose. C’était au tour de Massa de jouer les missionnaires.
Pour commencer, il avait offert un caramel à son interlocuteur : il en avait une grande quantité en réserve.
— Evêque, c’est possible, si tu as une vie tlès-tlès sainte. Et ton pope, lui, il lenaîtla clapaud, ça dze te le galantis.
— Le père Vincent ? Crapaud ?
Barnabé partit d’un grand éclat de rire. Au bout d’un moment, il se calma et se plongea dans ses pensées.
— Bon, votre religion est bien aussi, mais la nôtre elle est mieux.
— Poulquoi ? Qu’est-ce qu’elle a de mieux ? s’enflamma Massa.
— Elle est plus clémente. Dieu vient davantage en aide à l’homme, surtout aux faibles. Parce que, chez vous, on en arrive à quoi ? Si tu as l’âme chétive et le cśur timide, tu finiras sangsue ? Et il n’y a personne pour t’épauler, ni Jésus-Christ, ni la Vierge, ni les anges magnanimes ? Ça fait peur d’être tout seul. Jésus, il est plus chaleureux que votre Bouddha, c’est plus facile de vivre avec lui, et l’âme est plus sereine. Il y a plus d’espoir.
Massa souffla, à court d’arguments. Cet ancien yakuza n’était pas vraiment féru de théologie.
Le diacre sentit que son adversaire lâchait du terrain et il passa à l’offensive.
— Et si vous vous faisiez baptiser ? dit-il d’un ton on ne peut plus cordial. Pour vous, ce ne sera pas pire et pour moi, ce serait un grand bonheur que de ramener une âme vivante au Christ. Vraiment, monsieur, qu’est-ce qu’il vous en coûterait ?
— Impossible, trancha Massa avec un soupir. Chez nous, on dit : tu dois selvil le plince qu’a selvi ton pèle. On dit aussi : la vlaie foi, c’est la fidélité.
Ce fut au diacre de réfléchir.
Ne voulant pas gêner la discussion théologique, Eraste Pétrovitch se déplaça vers le troisième traîneau, celui d’Evpatiev.
Celui-ci était une véritable maisonnette sur patins : le dessus en feutre était recouvert d’un toit avec une cheminée d’où s’échappait une petite fumée. La fenêtre était éclairée.
Le cocher, enveloppé dans une énorme pelisse semblable à une boule de fourrure, chantait d’une voix éraillée :
— « Quand j’étais encore jeune fille / Notre armée partait en campagne… »
La chanson était longue à souhait avec un sujet romantique : un amour non réalisé entre une jeune fille paysanne et un officier.
— « Il a bu de l’eau et m’a serré la main / Puis il s’est baissé et il m’a embrassée… »
Ainsi chantait le barbu, avec sentiment. Soudain, la porte de la voiture s’entrouvrit.
— Eraste Pétrovitch ? Vous n’êtes pas fatigué ? Qu’est-ce que vous avez à courir comme un lièvre ? Vous n’êtes plus un jeune homme, avec tous ces cheveux blancs dans votre barbe. Montez, vous vous réchaufferez, dit l’industriel.
Fandorine n’était pas fatigué, et il n’avait certainement pas froid, mais il accepta l’invitation. Cet homme l’intéressait tout particulièrement.
A l’intérieur, le traîneau était merveilleusement bien aménagé. On voyait que Nikiphore Andronovitch se déplaçait souvent l’hiver et qu’il aimait voyager avec confort.
Des lampes à pétrole brillaient aux murs, des deux côtés, un petit poêle à charbon en fer crépitait dans un coin. Eraste Pétrovitch fut surtout frappé par les sièges.
— C’est de l’hermine ? demanda-t-il en passant sa main sur la fourrure blanche garnie de petits glands noirs.
Elle était soyeuse comme les cheveux d’une magnifique jeune fille.
Evpatiev se mit à rire, montrant ses dents saines et blanches.
— Mon père me disait : celui qui arbore le luxe obtient plus facilement des crédits. Nous autres les Evpatiev, nous ne faisons rien sans calcul.
— Permettez-moi d’en douter. Si vos aïeux avaient été si pragmatiques, ils auraient renoncé à la vieille foi depuis longtemps.
— Vous vous trompez. Un marchand ou un industriel a tout avantage à rester vieux-croyant. (Nikiphore Andronovitch lui fit un clin d’śil malin.) Tous les partenaires savent que la parole d’un vieux-croyant est d’or, ce qui est extrêmement utile, pour les crédits justement. Les commis et les ouvriers ne boivent pas, ne volent pas. Je suis convaincu que la Russie aurait beaucoup à gagner d’un rapprochement avec nous.
Evpatiev ne riait plus, il était sérieux. On sentait bien que ces propos étaient le fruit d’une longue réflexion et d’une longue souffrance.
— Pierre le Grand, ce Satan épileptique, nous a transformés en une quasi-Europe. La gueule glabre, le bide caché sous un gilet, et pourtant, nous sommes toujours complètement à part. A ceci près que nous avons appris à boire et à fumer. Chacun doit vivre à sa manière, selon sa religion, sa nature, sa tradition. Il ne sert à rien de jouer les ours dressés.