— Vous voulez dire qu’il faut avoir peur de l’Antéchrist et s’enterrer vivants ?
Nikiphore Andronovitch poussa un gémissement.
— Voilà ! C’est bien ce que je craignais ! A présent, tout le monde dira pareil ! Une poignée de sauvages des forêts va jeter le discrédit sur notre authenticité. On assimilera les vieux-croyants à des membres d’une secte monstrueuse. Seulement, savez-vous à quoi je viens de penser à cet instant même ?
Il se pencha vers son voisin et une mèche dorée tomba sur son front. Sa coupe de cheveux, qui imitait la coiffure « au bol » – les oreilles recouvertes –, reflétait en fait la dernière mode parisienne, impression confirmée par sa barbiche à la Henri IV.
Les yeux de l’industriel brillaient : de toute évidence, cette pensée venait tout juste de le visiter.
— C’est peut-être même mieux, non ? L’ennemi principal de la vieille foi russe n’est pas l’Eglise officielle, sur laquelle personne ne se fait d’illusions ! Notre malheur, ce sont les fanatiques, ceux qui refusent les prêtres, qui ne reconnaissent aucune forme d’organisation. Alors, savez-vous ce que j’ai pensé ? A quelque chose malheur est bon. Il faut informer toutes les communautés de vieux-croyants des excès auxquels les fanatiques poussent les gens. Certains prendront peur et se détourneront des sans-popes ! Notre Eglise n’en deviendra que plus forte ! Nous nous organiserons, nous nous réunirons, et nous aurons notre propre hiérarchie et notre patriarche. Les autorités cesseront de nous craindre, elles comprendront que nous sommes leurs alliés, parce que nos gens sont travailleurs, sobres et n’ont pas de penchants révolutionnaires. Nous avons les mêmes principes que les puritains anglais, en plus sévères encore ! Sur de pareilles fondations on peut construire un édifice solide !
Il parlait avec tant de conviction et de flamme qu’Eraste Pétrovitch, qui pourtant était en désaccord avec certains de ses propos, y prêta l’oreille malgré lui. Nikiphore Evpatiev ressemblait à un chef de guerre de l’ancienne Russie ou à un preux légendaire.
— Comment pensez-vous donc transformer ce malheur en bonheur ? s’enquit Fandorine.
— Très simplement. De la façon la plus moderne. Dès que nous serons arrivés au prochain village, j’enverrai un courrier à Vologda, à la rédaction de mon journal. Un journaliste sera dépêché à Denissievo, et nous serons les premiers à publier un reportage sur les suicides. Exactement dans l’esprit que je viens de décrire. Mes gars ont la plume alerte ; toute la presse, dans les capitales et en province, reprendra leurs articles. Ici, l’essentiel, c’est d’être le premier et de donner le « la ». Le coup sera porté non pas contre les vieux-croyants, mais contre l’hérésie des sans-popes. Kryjov m’a dit que vous étiez des nôtres. Que pensez-vous de mon idée ?
— Il fait chaud chez vous, dit Fandorine, éludant la question. M-merci de votre accueil, je vais me dégourdir un peu les jambes.
Une fine poussière de neige tourbillonnait dans l’air : le vent s’était levé. Le convoi dut ralentir et Eraste Pétrovitch n’avait plus besoin de courir, il lui suffisait de marcher d’un bon pas.
Le voiturier d’Evpatiev avait fini sa chanson sentimentale sur la jeune paysanne et en avait entonné une autre, sur un cocher en train de mourir de froid dans la steppe, mélancolique comme une berceuse.
Sous l’effet de ce chant, ou à cause du mouvement régulier, tout le monde dormait dans le traîneau accroché à celui de Nikiphore Andronovitch. Le héraut du progrès Kokhanovski et la citadelle de la piété, le père Vincent, ronflaient, appuyés l’un contre l’autre de la plus touchante façon. La neige avait saupoudré leurs bonnets et déposé une pellicule argentée sur leurs barbes, mais ils ne craignaient ni le froid ni la tempête. Le vent gonflait leur plaid devenu tout blanc à la manière d’une voile.
Cela n’avait pas grand sens de s’attarder auprès de ce « Hollandais volant », et Fandorine se déplaça vers le tout dernier traîneau, où le policier, tout seul, chantait à gorge déployée une chanson endiablée qu’Eraste Pétrovitch ne connaissait pas :
— « Me voilà amoureuse / De Vania le gaillard / Moustache valeureuse / Hardi, le regard ! / Sabre à la ceinture / Poitrine médaillée / Pour Vania, je vous jure, / Je donnerais le monde entier ! »
En voyant Fandorine, le fonctionnaire cessa de chanter et cria à travers le sifflement de la tempête :
— Hé, mon brave monsieur, j’ai quelque chose à vous demander ! Vous êtes qui, au juste, et quel bon vent vous amène chez nous ? Pour les autres, je comprends à peu près, par contre j’ai des doutes sur votre compte. Moi, pour vous servir, je suis Julien Odintsov, agent supérieur, l’śil de l’Etat sur deux cents kilomètres alentour. Et vous ?
L’śil de l’Etat avait une voix bien sonore et le regard vif.
Eraste Pétrovitch répondit sur le même ton :
— Si l’śil est perçant, il doit tout voir lui-même. En tant qu’agent supérieur, tu as dû suivre un cours de six mois à l’école de la police ? Que dirais-tu de moi, alors ?
Odintsov plissa les yeux et se mit à triturer les extrémités de sa moustache.
— Vous êtes habillé simplement, mais vous avez de l’instruction, marchand ou citoyen d’honneur. Même que vous avez un Tatar pour laquais. Quoi d’autre ? Vous ne portez pas de bague au doigt, donc pas de famille. Vous venez de Moscou, on le devine à votre parler moscovite. Vous avez fait la guerre et avez été blessé ou contusionné, c’est pour ça que vous trébuchez sur les mots en parlant. Autre chose… Le froid et la marche à pied ne vous font pas peur, vous n’avez même pas enfilé votre pelisse. On a parlé de gens comme vous dans le journal. Des riches, qui n’ont rien à faire, et qui n’ont ni femme ni enfants, s’amusent comme ça : ils veulent à tout prix atteindre la calotte de la Terre. Le pôle Nord que ça s’appelle. Les uns sur des chiens, les autres à skis, d’autres encore carrément sur leurs guibolles. Vous aussi, vous ne faites que passer par chez nous en allant vers le nord. Alors, j’ai trouvé ou pas ?
Il toisa Fandorine d’un air victorieux.
Le raisonnement de ce Sherlock Holmes de Sterjenets n’était délirant qu’à première vue. Après réflexion, Eraste Pétrovitch dut reconnaître l’extraordinaire précision de la formule : peut-être qu’il avait toujours voulu, en effet, atteindre la calotte de la Terre, mais il appelait ça autrement.
— J’ai mis dans le mille ? Vous voyez ! dit Julien Odintsov, tout fier. J’ai l’śil, moi ! Comment que vous vous prénommez ?
Fandorine se présenta et dit avec le sourire :
— A présent, c’est moi qui vais te dire qui tu es.
Il regarda attentivement le policier, se rappela son comportement à Denissievo et ce que les gens disaient sur son compte.
— Tu as entre vingt-huit et trente ans. Tu es d’ici. Tu es un gars courageux, indépendant, tu as l’habitude de n’en faire qu’à ta tête. Tu aimes chasser, surtout l’ours. Tu es né dans une famille de schismatiques, puis passé à l’orthodoxie. Tu l’as décidé toi-même, sans que quelqu’un t’y oblige ou t’y pousse. Parce que tu voulais servir dans la police, chercher des criminels et qu’un vieux-croyant ne peut pas accéder à cette carrière. Tu n’es pas marié, car ici il n’y a que des vieux-croyants. Mais il y en a une, veuve ou célibataire, qui ne refuse pas de t’ouvrir sa porte en secret, ajouta Eraste Pétrovitch en remarquant, sous l’uniforme du policier, l’extrémité d’un foulard noué avec soin. Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Je peux te raconter bien d’autres choses sur toi, Julien, mais ce serait mieux que tu le fasses toi-même. Par exemple, l’année dernière, tu as failli laisser ta peau dans les g-griffes d’un ours…