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— Vous avez repéré ma cicatrice au cou ! devina le policier et il hocha la tête, admiratif. Eh bien, Eraste, ta science est vaste ! Au lieu de perdre votre temps à aller au pôle Nord, vous feriez mieux de servir dans la police, mon cher monsieur ! Vous auriez pu vous rendre utile. Asseyez-vous, reposez-vous un peu, je marcherai à côté, moi.

Fandorine le remercia et monta dans le traîneau. Il sentait que ce Julien l’hospitalier avait quelque chose d’important à lui dire.

— J’ai un sale pressentiment, lui murmura Odintsov à l’oreille. Je n’arrête pas de circuler dans les villages, dans les hameaux. Le peuple s’agite. Pas devant moi, évidemment, parce que moi, je lis dans leurs cśurs à ces brutes, comme dans un livre ouvert. Il y a un démon qui rôde, qui attrape les âmes. Si on ne le capture pas, il y aura d’autres morts. C’est pourquoi je suis venu avec vous. Seulement, j’ai peur, Eraste Pétrovitch. Pas du démon, évidemment ! J’ai peur de manquer de jugeote ! Vous, vous êtes un dur à cuire, vous en avez vu, des choses. Et si vous m’aidiez, hein ? Votre pôle Nord attendra, il ne va pas s’enfuir. Quatre yeux valent mieux que deux. Si vous remarquez quelque chose, faites-moi signe. Et moi, je ferai pareil.

— C’est d’ac-cord, acquiesça Fandorine en se disant qu’un aide comme Odintsov lui serait bien utile.

Les alliés enlevèrent leur gant et scellèrent leur pacte d’une poignée de main bien forte.

Paradis

Le village suivant était situé à environ quarante-cinq kilomètres. Kryjov leur avait promis qu’ils arriveraient à l’aube. La tempête entravait leur course, des congères s’étaient formées ici et là sur la glace, mais les chevaux habitués aux intempéries franchissaient ces obstacles sans difficulté. Seule la troïka de Vologda posait problème : le limonier s’était blessé la jambe sur une croûte de neige dure et s’était mis à boiter. Malgré cela, le matin, au moment où le ciel hivernal commençait à pâlir, la forêt sur la rive droite s’ouvrit et, sur une petite clairière, parut le village enveloppé de la brume rose de l’aube.

— Voilà notre paradis, annonça avec satisfaction Léon Sokratovitch.

Fandorine, après avoir couru tout son soûl, avait fini la nuit dans son traîneau (le psychiatre était allé dormir dans la maison sur roues d’Evpatiev).

Cette métaphore poétique était inattendue dans la bouche du cynique Kryjov, mais l’endroit était paradisiaque en effet : une jolie clairière toute ronde entourée d’une pineraie des trois côtés, sur une rivière au cours généreux. Même l’hiver, ce paysage était idyllique. En été, ce devait être en effet un vrai jardin d’Eden.

En s’approchant, les voyageurs virent que les maisons étaient encore plus belles qu’à Denissievo, avec des volets ciselés, des girouettes en laiton et des toits de différentes couleurs, chose que l’on n’avait jamais vue dans un village russe.

Pourtant, cette beauté ne fit qu’agacer Kryjov :

— Le paradis qu’ils se sont bâti, ces parasites !

Il expliqua que Paradis, c’était le nom du village, et que ses habitants venaient d’ailleurs : c’étaient des Gousliens.

— Parce qu’ils jouent des gousli ? demanda Eraste Pétrovitch.

— Peut-être bien, mais leur nom ne vient pas de là. Parce qu’ils viennent de la région de Gouslitsa. Ça fait cent ans qu’ils sont installés là. Ils ont un drôle de métier : ils mendient.

— Comment ça ?

— En professionnels ! Ils sillonnent le monde des vieux-croyants qui, comme on sait, s’étend jusqu’à l’Autriche et la Turquie, en demandant l’aumône. On les connaît partout et on se montre généreux avec eux : ils sont inégalables dans l’art de conter et de chanter. Ils apportent ainsi beaucoup d’argent. C’est toute une philosophie. Elle exprimait jadis l’idée d’humilité et de non-thésaurisation, mais notre moujik est vénal ! Dès qu’il entend sonner les pièces, il ne pense plus au salut de son âme. Ils restent là à amasser. Regardez les palais qu’ils se sont bâtis ! Pour être pieux, ils sont pieux. Le monde est pour eux un enfer, leur maison le paradis, c’est pour ça qu’ils ont appelé leur village ainsi. Il y a une autre chose curieuse. Seuls les vieux et les vieilles sortent pour mendier. Les jeunes n’ont pas le droit de mettre le pied dehors, c’est interdit. Tant que leur âme n’est pas encore mûre et qu’ils ne sont pas garantis contre les tentations du monde, ils doivent rester chez eux à s’occuper du ménage.

— C’est un modus vivendi original, marmonna Eraste Pétrovitch en se soulevant dans le traîneau et en regardant le village avec une inquiétude croissante. Dites, pourquoi la rue est-elle déserte ? Je n’aime pas du tout ça. On n’entend même pas les chiens.

— Les Gousliens n’en ont pas, c’est un péché pour eux. Nous allons voir pourquoi il n’y a personne.

Léon Sokratovitch fouetta le cheval et, un instant plus tard, le traîneau s’engagea entre deux rangées d’isbas à étage. Les pièces chauffées, qu’on appelait « maison d’hiver », se trouvaient au rez-de-chaussée, les pièces d’été au-dessus.

— Hé, brave femme ! cria Kryjov à une paysanne qui courait avec un samovar fumant dans les bras. Qu’est-ce qui se passe chez vous, tout va bien ?

— Dieu merci, répondit-elle d’une voix chantante.

Elle s’arrêta bouche bée devant les inconnus.

— Et pourquoi il n’y a personne ?

Cette question étonna beaucoup l’habitante de Paradis.

— C’est qu’on est dimanche. Tout le monde est à la collégiale, où c’est qu’ils pourraient être sinon ?

— Ah oui ! Vrai, c’est dimanche. Donc, tout est clair.

Léon Sokratovitch dépassa la femme au samovar et dirigea le traîneau vers une longue bâtisse en rondins qui se trouvait au centre du village.

— Qu’est-ce qu’une « collégiale » ? C’est une cha-pelle ? demanda Fandorine, rassuré.

— Non, une maison communautaire. Tout village qui se respecte en a une. L’hiver, quand il n’y a pas grand-chose à faire, ils s’y réunissent le soir. Ils boivent du thé, se racontent des histoires, lisent des livres. Les femmes apportent leur ouvrage. Un rêve de populiste, quoi ! A ceci près qu’ils ne lisent pas Marx et Bakounine, mais des vies de saints et des tropaires. Et comme, pour les Gousliens, c’est un péché que de travailler le dimanche, ils s’y réunissent dès le matin, et ils ne font rien de la journée. Ça tombe bien qu’ils soient tous au même endroit, allons discuter avec le peuple.

A l’intérieur, la collégiale se présentait comme une grande remise tout en longueur, très propre et richement décorée. Au beau milieu, un immense poêle hollandais exhibait ses carreaux de faïence blanc-bleu. Des banquettes avec des coussins brodés étaient disposées le long des murs. Eraste Pétrovitch remarqua que l’espace était divisé en trois zones : dans le coin des icônes, appelé « chambre haute », se trouvait un vrai divan acheté en ville, sur lequel, retranché dans une solitude austère, était assis le premier Gouslien : l’ancien à la longue barbe. A côté, devant une table peinte, sur des chaises viennoises, d’autres vieillards prenaient le thé. Les moujiks plus jeunes se tenaient dans la « chambre médiane » : ils parlaient, jouaient aux dames, certains bricolaient. Les femmes et les jeunes filles étaient assises « en bas » devant des métiers à tisser et à coudre ; elles croquaient des noisettes ; des enfants des deux sexes couraient ou marchaient à quatre pattes partout sans respecter les limites entre les espaces. Il y avait là une bonne soixantaine de personnes, c’est-à-dire le village au grand complet.

On regarda les intrus, qui se tenaient en groupe, avec une certaine animosité. Or, visiblement, Evpatiev était connu et respecté ici. L’ancien se précipita pour accueillir l’industriel, il l’embrassa même. Les autres vieillards s’approchèrent. Fandorine remarqua que tous les moujiks avaient serré la main de Kryjov.