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— Alors, âmes sauvées, vous vivez toujours sous la bénédiction divine ? dit Evpatiev d’un ton joyeux en s’adressant aux vieillards.

— Grâce à toi, Nikiphore Andronovitch. Il est bien, le semoir que tu nous as envoyé. Ne pourrais-tu pas nous en procurer un deuxième ? demanda l’ancien avec un sourire plein de sollicitude.

— Si tu nous envoies des recenseurs, tu en auras un autre. Comment que ça va, vieux amis ? Que faites-vous de beau ?

— Nous accueillons des pèlerins.

L’ancien montra le coin le plus éloigné de l’isba, où des gens étaient rassemblés autour d’une table en bois.

— Dès qu’ils auront fini leur repas, ils se mettront à chanter. Faut que vous écoutiez aussi.

Eraste Pétrovitch n’en crut pas ses yeux. A l’angle, les coudes nus pointant à travers ses guenilles, trônait le fol en Christ de Denissievo. Devant lui se trouvait une gamelle de bouillie. Il ingurgitait sa pitance à toute vitesse.

— Lavroucha ! s’étonna le policier. Comment est-il arrivé si vite ? Tout seul, en passant par la forêt ? Pas possible ! Et il n’a pas peur des loups !

— Pas Lavroucha, mais Laurent homme de Dieu, rectifia l’un des vieillards d’un air sévère. Le Seigneur protège le fol en Christ. Et ce matin, à l’aube, la mère Cyrielle est arrivée.

— La mère sérielle ? demanda Fandorine. Cela veut dire quoi ?

Le vieillard se détourna sans répondre. Evpatiev lui vint en aide.

— C’est son prénom : Cyrielle. Un vieux prénom russe. J’ai entendu parler d’elle. Elle s’y connaît en contes et elle chante bien aussi. Venez voir.

Une femme en tunique noire aux manches larges, la tête couverte d’un fichu noir, droite comme un piquet, se trouvait à l’extrémité opposée de la table. Un bandeau noir cachait ses yeux, coupant son visage en deux. Celui-ci n’était ni jeune ni vieux : elle aurait pu avoir quarante ans ou soixante. Elle mangeait de la bouillie aussi, pas comme le fol en Christ, mais lentement, à contrecśur eût-on dit. A part elle et Laurent, il n’y avait personne d’autre à cette table. Quelques femmes se tenaient autour, offrant sans cesse aux pèlerins tantôt du pain, tantôt un pâté aux choux.

— Comment fait-elle pour se déplacer seule, si elle est aveugle ? demanda Eraste Pétrovitch.

Nikiphore Andronovitch regardait avec curiosité la conteuse errante.

— Premièrement, elle n’est pas aveugle. Elle a fait un vśu : ne pas salir sa vue en regardant le monde pécheur. Les vieux-croyants font parfois ce genre de vśux. Cela les engage pour la vie. C’est le vśu le plus dur, il y en a peu qui s’y résolvent. Regardez son visage ! On dirait une schismatique d’antan !

— Et deuxièmement ? demanda Fandorine, bouleversé.

— Deuxièmement, elle a un guide, là, sous la table.

En effet, une gamine toute sale d’environ treize ans, assise par terre, écarquillait ses yeux marron, vifs sur Eraste Pétrovitch. Ses pieds largement écartés étaient chaussés de savates de tille, sa tête couverte d’un foulard en toile tout crasseux. Une grande besace et une longue crosse qui appartenait probablement à Cyrielle traînaient à côté.

— Cabochka, arrête de gigoter ! lui cria la femme. Tiens, attrape !

Elle jeta par terre un bout de pâté aux choux dans lequel elle venait de mordre. La fillette le saisit, le mit dans sa bouche et l’avala presque sans mâcher.

Quel prénom étrange, pensa Fandorine. Qu’est-ce qu’il peut bien signifier ?

— Pourquoi donne-t-on des restes à cette enfant ? entendit-il de la voix indignée de Chechouline. Qu’est-ce que c’est que cette folie ?

— C’est normal, expliqua Evpatiev à voix basse. Cette petite fille est en apprentissage. Il s’agit pour elle de subir une épreuve. L’épreuve de l’humiliation, c’est ainsi que ça s’appelle. Sa guide spirituelle doit la maltraiter, la frapper, l’humilier, l’affamer. Cyrielle est gentille avec elle. Vous l’avez vu, elle avait à peine touché à son pâté, juste pour la forme. Regardez, elle lui en a jeté un autre, tout juste entamé.

— Une drôle de coutume ! fit le psychiatre, ravi.

Et il nota quelque chose dans son carnet.

Le fol en Christ lécha sa gamelle vide et fit un rot. Cyrielle finit de manger, elle aussi, mais ses manières étaient dignes et même nobles : elle essuya sa cuillère avec de la mie de pain qu’elle jeta sous la table pour la gamine et elle s’inclina légèrement.

— Je remercie Notre-Seigneur et vous, braves gens, dit-elle.

— Merci d’avoir daigné manger chez nous ! répondit l’une des femmes, plus âgée que les autres. Laurent Ivanovitch, dis-nous ce qui se passe dans le monde ? Raconte.

Des gens affluèrent de tous les coins de l’isba : le spectacle allait commencer (Fandorine désigna par ce mot pas tout à fait approprié le « mystère » qui allait se jouer ici).

Eraste Pétrovitch s’éloigna de la table et promena son regard sur les trois « chambres ». Le folklore et l’ethnographie, c’était bien intéressant, mais cela ne devait pas l’empêcher d’aller voir ce que faisaient les autres membres de l’expédition.

On ne voyait ni Kryjov, ni le policier. Bon, Odintsov faisait son travail, c’était donc normal. Il était en train d’enquêter. Mais où était passé Léon Sokratovitch ?

Aloïs Stépanovitch expliquait quelque chose à l’ancien en gesticulant. Le vieil homme fronçait les sourcils et se dandinait d’un pied sur l’autre en se rapprochant tout doucement du fol en Christ : il avait envie de l’entendre, lui aussi. Mais Kokhanovski ne voulait pas lâcher le barbu, il le tirait par la manche.

Le père Vincent s’était retiré dans un coin avec deux vieillards. De quoi pouvaient-ils bien parler ?

Barnabé le diacre somnolait près du poêle.

Il y avait un problème avec le Japonais.

Une foule de femmes et de jeunes filles s’était rassemblée autour de lui : elles n’avaient jamais vu pareille merveille. Massa, impassible, promenait son regard par-dessus les fichus multicolores. Eraste Pétrovitch savait parfaitement ce que cachait cette feinte indifférence. Dans la situation où ils se trouvaient et compte tenu des mśurs austères des schismatiques, il valait mieux éviter toute complication avec la gent féminine. Délaissant l’ethnographie un moment, Fandorine se dirigea vers son serviteur pour lui sonner les cloches, mais il n’eut pas besoin d’intervenir.

L’une des jeunes filles, la plus téméraire, osa poser une question :

— D’où c’est que vous venez ?

A peine Massa se tourna-t-il vers elle en plissant ses yeux qu’il croyait irrésistibles que l’un des vieillards se jeta sur les femmes, furieux.

— Ouste, bécasses ! Partez d’ici ! C’est un Asiate ! Ils vivent au Turkestan ! Ils ne croient pas en Dieu, c’est pour ça que l’archange Gabriel les a punis en leur déformant la tronche ! Si vous faites les belles devant lui, il vous arrivera pareil !

L’attroupement féminin se dissipa comme par un coup de vent. Massa, furibond, siffla entre ses dents :

— C’est toi qui as la tronche de travers !

Le vieillard cracha, se signa : il ne voulait pas d’histoires.

Le danger était passé. Fandorine pouvait revenir dans la « chambre médiane ».

Le concert interrompu

Cyrielle était toujours assise dans la même position. L’attention générale s’était portée sur Laurent. Apparemment, selon la hiérarchie locale, le fol en Christ était une figure plus vénérable que la conteuse, il avait donc la parole en premier.