Le regarder était une véritable épreuve. Il ne tenait pas en place une seconde : tantôt il se mettait à tourner, tantôt il reniflait comme un chien ou se précipitait vers une femme, et alors celle-ci faisait un bond en arrière avec un hurlement. Il marmonnait sans discontinuer, toujours plus fort, toujours plus vite.
Au début, Eraste Pétrovitch ne comprit rien à ce récitatif, mais peu à peu il commença à distinguer des mots. Laurent criait :
— Je rôde, je rôde, je flaire, je flaire ! Je vais de-ci, de-là. Je cherche le démon, le démon, le démon !
Là, il se mit à quatre pattes et renifla la jupe de l’une des femmes : la pauvre recula si promptement que ceux qui se trouvaient derrière durent la soutenir, sans quoi elle serait tombée.
— Je sens le Malin, je sens le tortillard ! Mon nez le sent, mon ventre le sent ! Satan s’en vient, sa besace est profonde. Il s’en vient attraper les âmes, les mettre dans sa besace ! Ayez crainte, ayez crainte, ayez crainte !
Il n’eut pas besoin de le dire deux fois : les gens étaient pétrifiés. Même les moujiks avaient le visage pâle et renfrogné, les femmes poussaient des « Oh ! » et des « Ah ! », les enfants sanglotaient.
La prédication du fol en Christ se faisait de plus en plus inarticulée, la sueur ruisselait sur son front. Enfin, il s’arrêta, leva sa croix de fer au-dessus de sa tête et s’écria :
— Gare à toi, Satan ! Je te trouverai ! Je te brûlerai avec le feu de Dieu ! Tu ne me fais pas peur ! La fin du monde, c’est le triomphe du Christ et pour toi, le cornu, du plomb dans la gueule !
Il se tut. On lui apporta du kvas, et il se mit à boire avidement, en haletant.
Le docteur se tourna vers Evpatiev et lui dit de sa voix de basse :
— Impressionnant. Cet homme est atteint d’une maladie psychique, c’est clair. Paranoïa hystérique, je dirais, d’origine épileptique probablement. Mais quelle intensité, quelle influence il a sur la foule ! Même moi, j’ai senti les ondes nerveuses qui émanent de lui. J’aurais bien aimé travailler avec ce spécimen. Des douches écossaises. Une petite séance d’hypnose, pourquoi pas…
Nikiphore Andronovitch s’éloigna : il ne semblait pas apprécier les propos du psychiatre. Le preux schismatique avait l’air ému.
Les villageois se tournèrent vers Cyrielle.
— Chante un peu, ma mère, console-nous, Laurent il nous a fait peur.
— Chanter quoi ? demanda calmement la conteuse en levant son visage aveugle vers le plafond. Voulez-vous l’histoire de Joasaph fils de roi ? Ou celle d’Alexis homme de Dieu ?
Des voix retentirent :
— Chante-nous « La louange du désert » !
— Non, « Le cercueil en bois de pin » !
— Attendez ! Demandons à l’ancien !
L’ancien dit :
— Chante-nous quelque chose de nouveau. Nous allons l’apprendre et ça nous sera utile.
Elle s’inclina et, sans autre préambule, entonna un chant d’une voix claire et forte qui tantôt se déployait, atteignant sa pleine puissance, tantôt baissait jusqu’au souffle. Cyrielle serrait sa main fine et maigre contre son habit noir orné d’une croix à huit branches. Ses doigts tremblaient légèrement.
La belle jeune fille tisse devant sa fenêtre,
Une toile fine elle tisse et elle réfléchit.
Tôt le matin, comme elle allait chercher de l’eau,
Deux colombes s’étaient posées sur elle.
Une colombe grise sur son épaule gauche
Et une noire, sur la droite.
La colombe grise lui disait :
« Ce soir, quand les étoiles apparaîtront dans le ciel,
Sors te promener à l’orée du village,
Là-bas les gars s’amusent avec les filles
Comme des canards avec des canes.
Tiens-toi à l’écart, sous le sorbier.
Ton promis s’approchera de toi.
Ses yeux seront comme des glaçons,
Des glaçons par un jour de printemps.
Le clair soleil les fera fondre,
La lumière de ton regard, ô belle jeune fille… »
Suivait toute une série de réjouissances que la colombe promettait aux amoureux, tout à fait chastes et étonnamment poétiques. Le public, surtout les femmes, avait les larmes aux yeux. Seul le fol en Christ avait repoussé son broc de kvas et gonflait ses narines d’un air féroce. Des étincelles de folie brillaient dans ses yeux écarquillés. Eraste Pétrovitch sourit dans sa moustache : en véritable acteur, le saint homme jalousait sa concurrente.
Le chant coulait toujours :
La colombe grise eut fini de parler,
La colombe noire prit la parole,
Triste et toute noire, cette colombe,
Et ses paroles étaient comme des pleurs.
« Ne va pas à l’orée du village avec les gars,
Couvre-toi d’un voile de moniale
Et suis-moi dans la forêt sombre.
Tu traverseras montagnes et déserts,
Tu mangeras de l’absinthe, herbe amère,
Tu t’abreuveras de larmes salées,
Tu te réchaufferas dans la tempête de neige,
Tu danseras la ronde avec le vent dans le champ… »
Suivit la description des adversités qui attendaient la jeune fille si elle choisissait la voie monastique. Les auditeurs buvaient chacune des paroles de la conteuse. A l’exception de l’ancien du village, qui n’arrivait pas à se libérer : à peine s’était-il débarrassé du statisticien que le père Vincent l’accapara, lui susurrant quelque chose à l’oreille.
— Ça dépend, dit le barbu à voix forte d’un air impatient.
Les gens se tournèrent vers lui, la mine désapprobatrice.
Entre-temps, l’héroïne de la chanson avait posé son ouvrage pour demander conseil à ses parents. S’inclinant devant eux, en pleurs, elle leur demandait de l’éclairer : laquelle des deux colombes devait-elle écouter, la grise ou la noire ? Et son père de répondre :
« Nous t’avons mise au monde, nous t’avons élevée
Mais nous ne sommes pas créateurs de ton âme,
C’est Notre-Seigneur qui l’a fait naître,
C’est à Lui que tu dois obéir.
Il est agréable de vivre pour les joies du corps,
Mais ces joies ne durent pas longtemps.
La belle fleur que tu es fleurira et se fanera,
Il ne restera que poussière de ta beauté.
La beauté de l’âme est éternelle,
Les ans et les malheurs ne la détruisent pas.
Celui qui a rejeté la chair ne se repentira pas,
Le royaume éternel l’attend. »
Naturellement, l’argumentation de la mère était tout autre : elle avait pitié de sa fille et envie d’avoir des petits-enfants. La chanson semblait interminable, mais le public ne s’en lassait pas.
Evpatiev se pencha vers Eraste Pétrovitch en murmurant :
— C’est une parabole sur le libre arbitre, ni plus ni moins. Kant et Schelling peuvent aller se rhabiller. Notre religion est la plus libre de toutes, elle ne risque pas de produire des esclaves !
Fandorine était en effet curieux de savoir quelle voie choisirait l’héroïne, mais il ne connut pas le fin mot de l’histoire. La chanson s’interrompit sur ces paroles : « Et la belle jeune fille leur dit sa volonté, sa décision ferme. »
On entendit un terrible hurlement. Il était si déchirant, si épouvantable qu’avant même d’avoir compris d’où il venait, les femmes poussèrent des glapissements et les enfants se mirent tous à crier. L’instant d’après, tous virent que Laurent le bienheureux était saisi d’un accès de folie.
— Ma fin est venue ! Ah, Seigneur ! Je me meurs ! hurla le fol en Christ. Aaaah ! Je n’en peux plus !
Plusieurs moujiks se précipitèrent vers lui, mais il les repoussa si vigoureusement qu’ils tombèrent. Puis il se projeta de toutes ses forces contre le coin du poêle.