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Il s’écroula par terre. Son front ouvert ruisselait de sang, mais il n’avait pas perdu connaissance.

— Pauvre pécheur que je suis ! gémit-il. (Il n’y avait plus de colère dans sa voix, mais seulement une plainte.) Je suis impuissant à sauver tes créatures ! Apprends-moi ce qu’il faut faire, Seigneur ! Les archanges Gabriel et Michel, aidez-moi ! Pauvre de moi ! Honte à moi !

Personne n’osait s’approcher de lui.

Assis par terre, le malheureux frappait sa tête ensanglantée contre le poêle à coups répétés, répandant autour de lui des éclaboussures sanglantes.

Tous étaient désemparés, sauf Chechouline. Eraste Pétrovitch, qui, après avoir écouté les réflexions du grand savant sur la « machine biologique », avait décidé de ne pas le prendre au sérieux, dut changer d’avis.

Chechouline agit promptement et efficacement.

Il fit un pas en avant, cria aux femmes :

— Taisez-vous, les possédées ! C’est pour vous qu’il fait ce spectacle !

Il ordonna aux hommes :

— De l’eau ! Et qu’elle soit bien fraîche !

Il empoigna l’épaule de Laurent, le tourna vers lui et lui asséna deux belles gifles.

L’assistance poussa un grand soupir et ce fut le silence.

Le fol en Christ se tut, écarquillant les yeux sur cet homme à lunettes si résolu.

On apporta à Anatole Ivanovitch une gamelle d’eau et le docteur la renversa sur la tête du saint homme, après quoi il pansa rapidement sa blessure avec un mouchoir. Il serra les tempes de Laurent et se pencha vers lui.

— Regarde-moi dans les yeux !

Le fol en Christ leva le menton, docile.

— Calme, caaalme… Comme ça, bravo.

La voix du docteur se fit traînante et onctueuse comme du miel.

— Gabriel t’aidera, Michel aussi… Et l’archange Anatole est déjà là… Tu sauveras tout le monde, tu délivreras tout le monde… Pas la peine de crier, ni de te cogner la tête… Il faut réfléchir… Réfléchir d’abord, agir ensuite. Et tout ira bien…

Il passa une dizaine de minutes à persuader ainsi le malade.

L’hypnose porta ses fruits. Laurent cessa de trembler de tous ses membres, ses bras pendirent le long du corps, ses yeux se firent plus clairs.

— Laisse-moi partir, ça suffit, dit-il enfin tout doucement.

Il avait retrouvé ses esprits. Il ajouta, s’adressant aux autres :

— Aidez-moi à me relever.

On le mit debout, avec maintes précautions, en le tenant sous les bras. Il s’inclina profondément devant Chechouline.

— Tu m’as aidé. Tu ne sais même pas à quel point. A présent, je sais.

— Que sais-tu ? s’étonna le psychiatre.

Mais le fol en Christ n’en dit pas plus. Il s’ébroua comme un chien, repoussa les mains des moujiks qui le soutenaient et sortit en claquant la porte, sans se retourner.

Dieu l’a permis

A cause du limonier qui boitait, il fallut passer la journée et la nuit à Paradis. Il y avait là un vétérinaire connu dans toute la région. Il assura que le cheval serait guéri le lendemain matin. En attendant, chacun vaquait à ses occupations.

Le pope et le diacre entreprirent de célébrer la liturgie du dimanche dans la chapelle du village. Personne ne les en empêcha, mais ils durent se contenter d’un seul fidèle : le policier. Celui-ci resta au garde-à-vous pendant tout le service, puis fit demi-tour et s’en fut visiter les maisons pour demander aux gens s’ils n’avaient pas vu passer quelque prophète autoproclamé tenant des discours suicidaires.

Le président de la commission statistique donnait les consignes à deux recenseurs, auxquels il finit par remettre les listes de recensement et les serviettes. Ils prirent les listes avec méfiance et les serviettes avec plaisir.

Eraste Pétrovitch errait sans but, observait et écoutait. Il gardait son serviteur avec lui, c’était plus sûr. Il savait que les femmes du village, grandes et fortes, correspondaient parfaitement à son idéal de beauté féminine. Le satané Nippon savait trouver la clé de presque n’importe quel cśur féminin.

Le tour du village n’apporta aucun élément nouveau.

Evpatiev et Chechouline prenaient le thé chez l’ancien.

Léon Sokratovitch parlait avec les paysans. Fandorine ne put entendre leur conversation : ils s’étaient tus en le voyant. Il était vraiment étonnant que les indigènes, si méfiants, s’adressent à ce mécréant avec tant de respect : son nom devait sonner pour eux comme un affront. Kryj : c’était ainsi que les schismatiques appelaient la croix orthodoxe.

La plupart des femmes étaient restées dans la collégiale auprès de Cyrielle. Par discrétion, Eraste Pétrovitch se garda d’y aller : les dames ont toujours de ces thèmes de conversation qui ne sont pas destinés aux oreilles masculines.

La gamine qui faisait le guide auprès de Cyrielle avait l’air de s’ennuyer avec les adultes. En tout cas, elle n’était pas restée avec sa patronne.

Fandorine tomba sur elle dans le vestibule vide de la maison communautaire. Là, près des portemanteaux, se trouvait un miroir dans un cadre en bois peint. La pauvre souillon, sûre d’être seule, y contemplait son reflet : tantôt elle se tournait, tantôt elle se mettait à loucher. Eraste Pétrovitch sentit son cśur se serrer. Massa soupira, lui aussi. Il sortit un bonbon et le tendit à la gamine, mais celle-ci s’enfuit comme un petit animal sauvage.

Plus tard, il l’aperçut à l’orée du village avec un groupe d’enfants de paysans. Elle leur racontait quelque chose et ils l’écoutaient bouche bée. L’une des fillettes lui tendit un pain d’épice et Cabochka le dévora immédiatement. Elle prend exemple sur Cyrielle et gagne sa vie en racontant des histoires, pensa Fandorine avec un sourire.

Quant au fol en Christ, il avait disparu.

Ils passèrent la nuit à la collégiale, qui à l’occasion pouvait servir d’auberge.

Sans s’être concertés, les différents membres du groupe se répartirent dans les trois « chambres » de la façon suivante : le cocher d’Evpatiev, Massa et Odintsov dans la chambre « inférieure », la plus proche du vestibule ; le « beau monde » dans la chambre « médiane », près du poêle. Quant à la chambre « haute », ils la laissèrent d’un commun accord au sexe faible, la conteuse et Cabochka. Une fois la longue table recouverte d’une nappe placée devant le divan, celles-ci se retrouvèrent comme derrière un paravent. On ne les voyait ni ne les entendait.

Après une nuit de voyage et une journée froide, tout le monde s’endormit très vite. Eraste Pétrovitch, qui, avec les années, était devenu sensible au moindre bruit, fut le dernier à glisser dans le sommeil, gêné par les ronflements des uns et des autres.

En revanche, il se réveilla le premier.

Il faisait noir dans l’isba. L’obscurité était totale.

Fandorine ouvrit les yeux et descendit ses jambes du banc avant d’avoir compris ce qui l’avait réveillé.

Ça sentait le brûlé !

Il arriva à tâtons jusqu’au poêle et l’ouvrit. Non, il n’y avait pas de flammes ; les charbons de la veille se consumaient doucement.

— Ça sent la fumée, dit la voix de Kryjov dans un coin. Qu’est-ce qui se passe ?

Soudain, des flammes écarlates jaillirent dans l’une des étroites fenêtres, puis dans la deuxième, la troisième ! De l’autre côté aussi !

— Au feu ! Nous brûlons, messieurs ! cria Kryjov.

Un incendie, et volontaire de surcroît ! Fandorine sentit une fine odeur de pétrole. D’ailleurs, un feu spontané n’aurait pas pris de tous les côtés en même temps. Eraste Pétrovitch courut dans le vestibule en essayant de trouver la porte. Il fallait s’y attendre : elle était fermée de l’extérieur.