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— Massa, par ici ! cria-t-il.

Ce fut la panique. Les gens couraient dans tous les sens en criant, Kokhanovski, lui-même complètement hystérique, appelait les autres à garder leur calme. On entendit un tintement : quelqu’un avait essayé de briser la vitre, mais les fenêtres étaient trop étroites, comme partout dans le Nord, où l’on veillait à ne pas gaspiller la chaleur.

— Messieurs, vous nous gênez ! cria Fandorine. Que personne ne vienne ! ajouta-t-il à l’intention de Massa en japonais et, à Odintsov : Ne laissez entrer personne !

Massa jeta sans ménagement tout ce monde hors du vestibule. Profitant du fait que la nuit, tous les chats sont gris, le policier distribuait des coups à droite et à gauche. L’espace se libéra.

Après un moment de concentration destiné à mobiliser son énergie intérieure, sans quoi ce n’était même pas la peine de s’attaquer à la grosse porte, Fandorine fit un bond en avant, sauta en l’air et envoya un coup de pied dans le bois de chêne.

Sa réserve d’énergie Ki était-elle trop importante ? La porte était-elle trop vétuste ? Toujours est-il que le bois céda à la première tentative.

— Messieurs, vous pouvez sortir ! appela Eraste Pétrovitch.

Il n’eut pas à le dire deux fois. Tous s’engouffrèrent dans le trou et tombèrent sur la neige. Les uns étaient déshabillés, les autres déchaussés, mais tous étaient sains et saufs.

Il était temps !

Gonflées par le vent, les flammes envahissaient les murs en rondins. Le toit venait de prendre feu, une planche tomba dans un halo d’étincelles.

— C’est un acte criminel ! murmura le policier tout excité à l’oreille d’Eraste Pétrovitch. Ça brûle bien, dis donc ! Ah, ces schismatiques ! Ils ont décidé de se débarrasser de nous tous, d’un coup !

Repoussant le policier, qui le gênait, Fandorine s’accroupit et souleva le bâton avec lequel le ou les malfaiteurs avaient calé la porte. Il n’était pas très gros, il aurait pu ouvrir la porte sans concentrer son énergie Ki. Etrange.

— Tenez-la ! Tenez-la ! crièrent soudain les gens d’une seule voix.

Cabochka, en cheveux, pieds nus, vêtue d’une chemise de toile, essayait de pénétrer dans la maison en pleurant.

— Mère Cyrielle ! Elle est restée là-bas ! hurlait-elle en se tortillant pour échapper aux hommes qui la tenaient. Je suis une affreuse ! Je l’ai laissée, j’ai eu peur !

En effet, Cyrielle n’était pas là. Dans la panique et l’affolement, tout le monde avait oublié la conteuse.

— Où veux-tu aller ? Regarde, tout brûle, disait le policier à la gamine.

Le perron était en flammes, il n’y avait nul moyen de pénétrer dans l’isba.

Fandorine se déplaça rapidement le long du mur en regardant par la fenêtre.

La chambre basse était vide. La médiane aussi.

Voilà !

La conteuse se démenait dans le coin des icônes, entre la table et l’iconostase murale. A présent, la maison était bien éclairée par le brasier.

Impuissante, Cyrielle agitait les manches de son habit. Elle ressemblait à un cygne noir blessé. Son visage levé vers le plafond semblait complètement figé, seules ses lèvres remuaient : sans doute récitait-elle une prière.

— Enlève ton bandeau ! hurla Kryjov. Et cours dans l’entrée ! Tu y arriveras peut-être !

Mais elle ne semblait pas l’entendre.

— Ma mère, pardonne-moi ! hurla Cabochka en s’étranglant dans un sanglot.

Sur le mur d’en face, la chaleur fit éclater une vitre, des étincelles tombèrent sur le sol. Aussitôt, le tapis par terre se mit à fumer.

— Oublie ton vśu ! Tu vas brûler ! s’écria Evpatiev. Non, elle ne voudra pas, ajouta-t-il dans un gémissement. De l’eau ! Une hache ! Cassez l’encadrement de la fenêtre !

Trop tard. Déjà, les flammes dévoraient le mur intérieur, s’approchaient des icônes. La veilleuse se brisa, l’huile répandue s’enflamma aussitôt.

De tous les côtés, des paysans couraient vers la maison, portant seaux et gaffes. L’ancien claudiquait, en sous-vêtements sous sa touloupe courte en peau retournée.

— P-permettez…

Eraste Pétrovitch prit la touloupe au vieillard et s’en couvrit la tête.

L’essentiel était de retenir son souffle, de ne pas aspirer la fumée. S’étant donné cette consigne, il se précipita vers le perron.

— Massa, de l’eau ! cria-t-il en japonais.

Son serviteur le comprit. Il arracha un seau à l’un des moujiks, versa de l’eau glacée sur la peau de mouton.

Enjamber les marches enflammées, passer à travers la porte en feu n’était pas le plus difficile. Le pire était de se diriger à l’intérieur, car on ne pouvait rien voir à cause de la fumée.

Dix pas à gauche, puis une marche, se dit Eraste Pétrovitch. Mais il s’était trompé : le seuil qui séparait la chambre médiane de la chambre inférieure se trouvait à neuf pas seulement. Il trébucha et s’étala par terre.

Cette chute lui sauva la vie. Juste devant lui, une traverse tomba du plafond avec un fracas effroyable. S’il n’était pas tombé, elle lui aurait fracassé le crâne.

Il sauta par-dessus la poutre en flammes et, en quelques bonds, se trouva dans la chambre haute. Il faisait encore plus chaud ici, mais il n’y avait pas autant de fumée.

Sans perdre de temps en discussions inutiles, Eraste Pétrovitch saisit Cyrielle par la taille, la jeta sur son épaule. Elle était étrangement légère, on eût dit un fétu de paille.

Il la recouvrit avec la touloupe et courut vers la sortie.

Ses poumons réclamaient une bouffée d’air, mais se l’accorder eût été du suicide.

Il traversa la maison plongée dans l’obscurité la plus totale, en s’orientant uniquement de mémoire, et réussit à atteindre l’entrée. Son épaule et sa tête cognèrent le linteau. D’un bond, il franchit la porte transformée en un arc de feu, dégringola le perron, tomba dans la neige.

A présent, il pouvait respirer tout son soûl. Ce qu’il fit avec délice.

Massa se pencha sur lui, lui parlant en japonais. Eraste Pétrovitch était tout noir de suie.

— Maître, vous avez une brûlure sur la joue. Et votre barbe est complètement cramée. Vous n’êtes pas beau à voir.

Fandorine, inquiet, porta ses doigts à son visage. Non, ce n’était pas grave. Il aurait une cloque à tous les coups, mais pas de cicatrice.

Aloïs Stépanovitch accourut, tout émoustillé.

— Vous êtes un héros ! J’étais sûr que vous ne sortiriez pas vivant de cet enfer.

Evpatiev, ému, lui serra fort la main, sans un mot.

— Est-elle en vie ? demanda Fandorine en se levant.

Cyrielle semblait saine et sauve. Une foule de femmes jacassait et gémissait autour d’elle ; Cabochka rampait à ses pieds en sanglotant, cognant sans cesse son front par terre en signe de repentir.

Cyrielle tendit sa main, la posa sur le cou fin de la fillette, la caressa un instant.

— Allez, ça suffit. Tu as eu peur, ce n’est rien. Eh, mais tu n’as rien sur le dos. Les femmes, donnez-lui quelque chose à mettre, elle va attraper froid.

Cette femme extraordinaire ne semblait nullement bouleversée par ce qui lui était arrivé.

— Quel caractère incroyable ! dit l’industriel à Fandorine avec fierté. Une vraie nature russe ! Elle aurait péri plutôt que d’enlever son bandeau.

— Vous n’êtes pas brûlée ? demanda Eraste Pétrovitch à Cyrielle en s’approchant. Vous avez mal quelque part ?

— L’âme seule peut éprouver de la douleur, répondit-elle en tournant la tête de son côté. Or, mon âme est en paix, elle se sent bien. C’est vous qui m’avez sortie du feu ? Vous êtes des nôtres, un chrétien, n’est-ce pas ?