Elle avait un parler étonnamment pur, sans l’accent des gens de Sterjenets, et tout à fait correct, même s’il s’y glissait par moments des tournures populaires.
— Vous non plus, vous n’avez rien à craindre, poursuivit-elle. Vous n’avez pas adhéré à la foi de Nikon, vous avez le cśur pur, on l’entend à votre voix. C’est les impurs qui doivent craindre la fin du monde, ceux qui n’ont pas su garder leur âme. Mais vous, le Seigneur vous aime. Il vous accueillera comme son fils bien-aimé qui est rentré à la maison.
C’était étonnant : lorsque Laurent le possédé annonçait la fin du monde, cela paraissait effrayant, il n’y avait aucun espoir en perspective, mais Cyrielle, elle, arrivait à vous présenter le Jugement dernier telle une consolation, un rêve.
Eraste Pétrovitch eut envie de lui demander d’où elle venait et pourquoi elle ne parlait pas comme les gens du cru, mais un événement inattendu l’en empêcha.
— Hé ! Arrêtez-vous ! criait-on. Arrêtez-vous !
Un homme à skis se tenait sur la rive, agitant les bras. Il descendit habilement la pente abrupte en biais et leur coupa la route.
Kryjov ralentit et la tête du cheval suivant heurta la nuque du père Vincent endormi. Celui-ci tressaillit et fit tomber son bonnet.
Fandorine reconnut le moujik : c’était un des recenseurs de Paradis.
Avant même d’avoir compris quoi que ce soit, il sentit qu’un incident s’était produit et se précipita vers le skieur.
— Un malheur, criait le moujik dans un râle. Un malheur !
Il avait sans doute couru longtemps à travers la forêt : un nuage de vapeur enveloppait son col, sa barbe grise était couverte de givre et de glaçons.
— Explique ! cria Odintsov en les rejoignant.
Les autres accouraient.
— Les Liapounov… Ils se sont enterrés vivants… Nikita, sa femme Maria et les trois enfants, marmonna le recenseur d’une voix tremblante. Ce matin, la voisine est venue les voir, elle a vu qu’il n’y avait personne dans l’isba… Et dans le potager, la terre était enfoncée, et il y avait ça…
Il plongea sa main sous sa veste et sortit une feuille. Odintsov la saisit, y jeta à peine un coup d’śil et la passa à Eraste Pétrovitch.
— C’est la même écriture !
Fandorine reconnut aussi l’écriture et les paroles. « Votre nouveau règlement et vos registres cherchent à nous faire abandonner la véritable foi chrétienne et à nous exiler loin de notre patrie, or notre patrie, c’est le Christ. » C’était le même texte, mot pour mot. « Jamais nous ne pourrons obéir à vos nouvelles lois, et nous désirons mourir pour le Christ. »
— Vous les avez sauvés ? demanda-t-il en prenant le messager par l’épaule.
— Pensez-vous ! Ils se sont étouffés… Il faut croire qu’ils se sont enterrés dès la nuit, juste après l’incendie…
Odintsov saisit le moujik à la gorge.
— Est-ce que Laurent le fol en Christ est venu chez vous hier soir ?
Le recenseur regarda avec étonnement le visage contorsionné du policier.
— Bien sûr qu’il est venu demander l’aumône.
— Il est passé chez les Liapounov ?
— Mais oui, Maria est toujours heureuse de recevoir des hommes de Dieu. Etait toujours heureuse, se reprit le messager dont les joues ridées se mirent à trembler.
Le policier grinça des dents.
— Vipère ! Il a réussi à leur inoculer son venin ! Je les connais, les Liapounov. Nikita était un gars doux, de ceux qui sont sous la coupe de leur bonne femme. C’était Maria qui portait la culotte. Très pieuse. Et dire qu’ils n’ont pas eu pitié de leurs petits !
Il courut vers le traîneau.
— Venez, Eraste Pétrovitch, on revient sur nos pas.
Mais Fandorine ne bougea pas.
— V-vas-y tout seul. Moi, je n’ai rien à faire à Paradis.
Odintsov s’arrêta.
— Comment ? Et l’enquête ? Sans vous, je risque de louper quelque chose.
— On aura le temps d’enquêter. Il faut sauver les gens.
Tous s’étaient attroupés autour d’eux à l’exception de Cyrielle et de la gamine, qui étaient restées dans le traîneau, mais personne ne comprenait le sens de cette discussion. Seul Kryjov, à qui Eraste Pétrovitch avait expliqué pourquoi ils devaient se dépêcher, ne montra aucune surprise.
— Léon Sokratovitch, je ne saurais me passer de vous, lui dit Fandorine. Vous viendrez avec moi ?
Kryjov acquiesça en silence.
— Et votre cheval pourra tirer trois personnes ? J’ai mon serviteur. Nous pouvons monter à tour de rôle.
— De quoi parlez-vous ? intervint enfin Evpatiev. Qui qualifiez-vous de serpent venimeux ? Laurent ? En quel sens ?
Le moment était venu de leur parler de l’incendiaire :
— C’est un homme très dangereux qui ne s’arrête devant rien. La nuit dernière, nous avons tous risqué notre peau. Revenez au village avec le policier, m-messieurs. Laurent ne s’y montrera plus, voilà qui est certain, conclut Eraste Pétrovitch. Le recensement attendra, la visite aux fidèles aussi, ajouta-t-il en se tournant vers le prêtre. Nous devons mettre le criminel hors d’état de nuire, et ensuite, libre à vous de vous promener autant que vous le souhaitez.
Après ce qui s’était passé lors de l’incendie, personne n’eut l’idée de mettre en cause la légitimité des décisions imposées par le « touriste ».
Nikiphore Andronovitch Evpatiev dit :
— Vous avez raison. Messieurs, rentrez au village. Et moi, Eraste Pétrovitch, j’irai avec vous. Il faut bien que quelqu’un leur remette la cervelle en place, à ces moujiks. Ils ne vous écouteront pas, vous êtes un étranger pour eux.
— Pour ce qui est de remettre la cervelle en place, c’est plutôt de mon ressort, fit remarquer Chechouline. Surtout si nous retrouvons le bienheureux. C’est un cas classique de mégalomanie paranoïaque à tendance destructrice et suicidaire forte. Comme vous avez pu le remarquer, je sais m’y prendre avec ce genre d’individus.
Le père Vincent se signa et prononça d’un air grave :
— A l’heure des épreuves, un pâtre ne doit-il pas rester auprès de ses brebis ? Je souhaite vous accompagner, monsieur Kouznetsov. Je le considère même comme de mon devoir.
Et même Aloïs Stépanovitch, cet herbivore inoffensif, fit preuve de persévérance :
— Eraste Pétrovitch, j’ai prêté serment à l’Assemblée rurale, en promettant d’accomplir honnêtement et impartialement mon devoir sans reculer devant les obstacles, déclara le statisticien en bombant le torse. Je suis déçu que vous ayez pu supposer que moi, un diplômé de l’université de Saint-Pétersbourg, par crainte du danger…
Odintsov interrompit sa logorrhée.
— Diantre ! cria-t-il en jetant son bonnet à terre. Moi aussi, je viens avec vous ! L’inspecteur et le juge d’instruction n’ont qu’à déterrer les cadavres sans moi ! Je voudrais sauver les vivants !
Evpatiev conclut :
— Donc, nous allons notre chemin. Mais nous sommes bien d’accord, messieurs : nous ne vous avons pas obligés à venir avec nous.
La pyramide
Après cette halte forcée, le convoi avança encore plus vite.
A présent que l’objectif du voyage avait changé, le traîneau du policier roulait devant. Le gardien de la loi fouettait son cheval sans ménagement. Des fontaines de neige gelée jaillissaient sous ses sabots, ses flancs fumants étaient couverts de givre.
Le village suivant où il fallait arriver avant le sinistre prédicateur s’appelait Barbouillevo, et il était habité par des barbouilleurs, c’est-à-dire des peintres, non pas peintres d’icônes, mais des gens insouciants et gais, qui faisaient des louboks, ces images peintes sur l’écorce de bouleau. Dans toutes les isbas du Nord, et pas uniquement chez les vieux-croyants, on pouvait voir leur production aux murs : des sujets spirituels ou profanes reproduits par des moyens artisanaux. Des marchands ambulants vendaient tous ces « Alexis-homme-de-Dieu », ces « Bova-le-prince » et ces « Finist-le-fier-Faucon » dans les villages et les foires pour cinq ou dix kopecks. Un commerce de deux sous, mais qui était avantageux, pour la bonne raison que les acheteurs ne manquaient pas.