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Ils arrivèrent avant le coucher du soleil.

— Voici Barbouillevo, dit Odintsov en montrant un petit tas de maisons serrées les unes contre les autres.

Elles étaient bien différentes de celles des deux autres villages : petites, douillettes, avec de jolis volets peints.

— Seigneur, pourvu qu’il ne soit pas trop tard…

Il se souleva, cria un bon coup pour réveiller son cheval isabelle, qui était bien fatigué. Celui-ci agita sa tête hirsute et partit d’un bon trot.

Devant le village, quelques jeunes filles et femmes mariées coiffées de fichus multicolores accomplissaient une besogne bien étrange : elles mettaient de la neige dans des pots.

— Pourquoi font-elles ça ? demanda Eraste Pétrovitch, étonné.

— Chez nous, on croit que la neige de l’Epiphanie guérit quarante maux, expliqua Julien qui tendait le cou pour bien voir le village. Hé, les filles ! Laurent le bienheureux n’est pas chez vous par hasard ?

Les villageoises dévisageaient les étrangers avec curiosité. L’une d’entre elles, plus âgée que les autres, répondit posément :

— Il était là ce matin. Il a mangé, il est passé dans les maisons pour demander l’aumône et il s’en est allé.

— Où ça ?

— Tout le monde est en vie chez vous ?

— Grâce à Dieu, répondit la jeune femme, étonnée, en se tournant d’abord vers Eraste Pétrovitch.

Puis elle lança au policier :

— Où est-ce qu’il est allé ? Dans la forêt, naturellement !

— Tenez ! dit Odintsov en remettant les rênes à son compagnon de traîneau. Sais-tu quel chemin il a pris ? Quelqu’un l’a vu ? Montrez-le-nous !

Nikiphore Andronovitch, qui arriva sur ces entrefaites, s’adressa à son tour aux jeunes femmes :

— Que le Christ vous protège, mes belles ! Est-ce que tout va bien chez vous ? Je suis Evpatiev.

Les villageoises le saluèrent en s’inclinant profondément.

— Nous vous connaissons. Grâce à Dieu, tout va bien.

— Conduisez-moi chez l’ancien. Et appelez tout le monde. J’ai à vous parler.

L’une des jeunes filles prit le policier à part pour lui raconter quelque chose. Eraste Pétrovitch les suivit en faisant signe à Massa de se tenir à proximité. Tous les autres allèrent dans le village.

— A la source maléfique ? fit répéter Julien. C’est la direction de Bogomilovo ?

Il se tourna vers Fandorine.

— Ça fait une heure qu’il est parti. Je vais l’attraper ! Il ne m’échappera pas !

— Je viens avec toi.

Odintsov retourna à son traîneau et détacha ses skis, qui étaient accrochés à l’un des patins.

— Vous savez courir sur la neige ?

— Avec des b-bâtons, plutôt bien.

— Chez nous, on ne trouve pas de bâtons. D’ailleurs, ce sont des skis spéciaux, faut avoir l’habitude.

Le policier chaussa deux planches larges et courtes, tendues de peau.

— La nuit va tomber, dit-il. Si vous me perdez de vue, vous risquez de périr. Pas grave, Eraste Pétrovitch ! Je prendrai cet oiseau tout seul !

Il glissa dans sa besace une ficelle, accrocha la carabine à son épaule.

— Bon, d’accord. Admettons que tu l’attrapes. Et après ?

— Je le ligoterai, je l’attacherai à des branches de sapin et je le traînerai, cria Julien en s’éloignant. Pourvu qu’il fasse jour pendant une petite heure encore !

Sa silhouette bien bâtie, nouée d’une ceinture à la taille, filait rapidement vers la forêt à travers champs. Il bougeait les bras à la manière des militaires. Des mottes blanches s’envolaient de sous ses skis.

Un instant plus tard, le brave policier disparut derrière les sapins touffus.

Une jeune fille aux joues vermeilles, qui se tenait à côté, regardait Fandorine avec un mélange de pitié et de crainte. Habitué à inspirer au beau sexe des émotions bien différentes, Eraste Pétrovitch se sentit vexé, mais se rappela aussitôt que sa barbe était brûlée et qu’il avait sur la joue une cloque de la grosseur d’une pièce de cinq kopecks. Comme séducteur, on pouvait imaginer mieux.

Il poussa un soupir et tourna vers la villageoise son profil intact.

— Allez, je veux rejoindre les autres, montre-moi le chemin.

Mais il n’arriva pas immédiatement sur le lieu de la réunion. Avait-il suscité la compassion de la jeune fille ? La moitié intacte de son visage avait-elle fait bonne impression ? Toujours est-il qu’on le conduisit d’abord dans une maison où l’on badigeonna sa brûlure avec une pommade à l’odeur forte, qui fit immédiatement passer la douleur.

— Laisse-moi te couper la barbe, on dirait un cabot galeux, proposa sa bienfaitrice, qui s’appelait Manepha.

Faisant claquer d’énormes ciseaux, elle rétablit la symétrie de sa barbe.

— Dis, tu es marié ?

— Je suis veuf.

— Tu me fais marcher, dis ? demanda Manepha d’une voix chantante. Jure-le sur ta lestovka.

Fandorine ignorait ce qu’était une lestovka, mais cette question lui avait remonté le moral. Il pouvait donc plaire aux filles, même très jeunes et généreusement dotées par la nature.

— Je pourrais être ton père, répondit-il dignement. Et c’est un péché que de jurer pour des bêtises. Viens, on y va.

Il n’y avait pas de collégiale comme à Paradis, et toute la population, une centaine de personnes, s’était rassemblée dans la maison de l’ancien. La partie chauffée étant trop exiguë, la plupart des gens avaient dû occuper les pièces d’été où, bientôt, toutes les fenêtres furent embuées à cause de la respiration d’un grand nombre de personnes.

Lorsque Fandorine entra, Nikiphore Andronovitch était en train de prononcer son discours. Debout devant le poêle, il se tourna plusieurs fois pour embrasser du regard toute l’assemblée. Sa voix, bien que pas très forte, était pénétrante : il cherchait à toucher le cśur de chacun :

— Il nous fait peur en nous parlant de Satan et de l’Antéchrist, mais en fait, c’est lui le diable ! En quoi Dieu se distingue-t-il du diable ? Dieu est amour, le diable est haine. Celui qui prêche la haine et la mort, d’où vient-il, du bon Dieu ou du diable ? C’est clair. Je sais que ce démon va de maison en maison et qu’il sème son ivraie dans les cśurs. Ne l’écoutez pas. Vous êtes des gens à l’âme joyeuse, des artistes, vous aimez la vie.

En réalité, le maître des lieux ne fit pas à Eraste Pétrovitch une impression particulièrement joyeuse. Ce vieillard austère à la longue barbe grise et en chemise blanche, semblable à un patriarche de l’Ancien Testament, était assis sous les icônes, droit comme un piquet. Il écoutait Evpatiev sans le regarder, en fronçant ses sourcils broussailleux. A gauche et à droite de l’ancien se tenaient sa femme et sa catherinette de fille bossue, toutes deux en noir avec des mines de carême. En revanche, les autres habitants de Barbouillevo avaient effectivement des visages gais, et étaient vêtus de couleurs vives, d’étoffes bigarrées. La plupart des hommes étaient minces, agités. Les femmes avaient le teint vermeil et souriaient facilement, les gamins riaient et gigotaient.

En les observant, Eraste Pétrovitch pensa qu’ils ne ressemblaient pas à des vieux-croyants. A ceci près qu’ils ne pouvaient pas rester désśuvrés un seul instant. Les femmes et les jeunes filles tressaient de drôles de colliers avec des lanières de cuir et des bouts de tissu. Chaque collier se terminait par quatre petites plaques triangulaires. Pendant que l’orateur parlait, certains hommes notaient quelque chose sur du papier (avec des crayons tout à fait modernes, sans doute achetés en ville). Fandorine, curieux, jeta un coup d’śil par-dessus l’épaule de son voisin. Il croquait un petit diable cornu très rigolo qui crachait des flammes rouges tandis qu’une fumée noire montait de sous sa queue.