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Les murs étaient couverts de louboks, essentiellement des scènes animalières. Eraste Pétrovitch contempla avec étonnement une image intitulée « Comment le crocodile a grugé la tortue », qui représentait en effet les deux bêtes de façon assez ressemblante. Une autre image, sur une grande feuille, figurait les créatures terrestres rendant gloire au Très-Haut : « Que tout ce qui respire loue l’Eternel. » Pratiquement toute la population de La Vie des animaux, de Brehm, jusqu’aux rhinocéros et aux girafes, y était présente.

— C’est Xénia la bossue qui les peint, dit Manepha dans un souffle. Son père lui a apporté de la ville un livre imprimé avec toutes sortes d’animaux. Elle ne le prête à personne. C’est fou ce qu’elle est avare !

Tout le monde lui fit « Chut ! ». Evpatiev avait cessé de parler, l’ancien se levait pour prendre la parole à son tour. Son discours fut bref et se déroula dans un silence de mort.

Eraste Pétrovitch se dit qu’il fallait effectivement un responsable de ce genre à ces gens qui ne tenaient pas en place : réservé, austère. C’était bien connu : les bavards devaient avoir pour chef un taciturne et les taciturnes, un bavard.

Le vieillard dit :

— C’est Dieu qui parle par la bouche du bienheureux. Laurent n’a pas de haine envers les hommes, seulement envers Satan. Pour ce qui est des recenseurs, je vais réfléchir.

Il se rassit.

Trois phrases de l’ancien avaient suffi à détruire l’effet de la longue philippique d’Evpatiev.

Aloïs Stépanovitch prit la parole aussi, mais personne ne l’écouta. La plupart des gens étaient restés, mais chacun vaquait à ses affaires. Des groupes se formèrent. Certains parlaient fort, d’autres riaient. Il y eut un attroupement autour de Cyrielle.

Nikiphore Andronovitch s’approcha de Fandorine.

— C’est ça, la vraie Russie, dit-il avec un sourire amer en désignant la conteuse. L’esprit vif et désintéressé, et avec un bandeau sur les yeux : c’est elle-même qui s’est rendue aveugle, car elle n’a pas besoin de regarder le monde.

— Qu’est-ce qu’elles tressent ? demanda Fandorine.

— Des lestovki. Chaque vieux-croyant en a une. Moi aussi, dit-il en sortant de sous sa chemise anglaise un ruban brodé de perles. Les quatre triangles symbolisent les Evangiles. Les nśuds, on les appelle les « papillons ». Ils permettent de compter les prières et les inclinaisons. Lestovka signifie « escalier ». Chez nous, on croit qu’il permet de grimper au ciel… Venez écouter. Qu’est-ce qui se passe chez eux ? C’est intéressant.

Un brouhaha parvenait de la foule attroupée autour de Cyrielle : les gens commandaient des contes.

— Celui sur Catherine la tsarine !

— Non, sur l’Allemand qui se lavait dans une étuve !

— Sur le pope qui jeûnait sans arrêt !

Une fois tout le monde calmé, l’ancien dit, raisonnable :

— Raconte une histoire qu’on pourrait représenter dans un tableau.

Tout le monde approuva et certains hommes préparèrent du papier pour dessiner.

— Vous les connaissez toutes, répondit Cyrielle, pensive.

Son visage blanc austère était absolument impassible, sans l’ombre d’un sourire, et pourtant, les gens s’attendaient manifestement à entendre quelque chose de drôle.

— A moins que je ne vous raconte l’histoire du roi Petrouchka ? dit-elle. La connaissez-vous ? Il s’agit du conte de la pyramide.

Les barbouilleurs ne le connaissaient pas.

— C’est quoi, une pyramide, ma mère ?

— C’est une construction en pierre en forme de gâteau de Pâques, qu’on bâtissait sur les tombeaux des rois anciens pour sauver leurs âmes, expliqua la conteuse, montrant avec ses mains que la construction était étroite en haut, large en bas. Immense, ajouta-t-elle, comme une montagne. J’en ai vu une dans un livre. Voulez-vous que je vous raconte cette histoire ?

— Raconte, raconte !

Cyrielle commença sur le même ton sérieux, en chantonnant :

— Le tsar Petrouchka avait des yeux de chat, une trogne de cochon, il est mort d’un mal honteux, et les diables l’ont emporté en enfer. Et lui de crier, de se plaindre ! Il s’attendait à ce que les démons lui mettent le nez dans les cendres de tabac et recousent sa barbe coupée sur son menton glabre. Parce que ce dévoyé savait parfaitement qu’il méritait un châtiment pour sa vie de stupre.

Tout le monde ricanait, mais la conteuse poursuivit comme si de rien n’était.

— Mais non. Voilà que le prince des ténèbres l’accueille en personne. Bienvenue, Majesté, qu’il lui dit, il y a longtemps que nous vous attendons.

De nouveaux rires savourant à l’avance le comique de l’histoire.

— Notre Petrouchka se sentit dans ses petits souliers, et il dit : « C’est là-bas que j’étais un grand, et ici, je ne suis qu’un gland. Laissez-moi me mettre dans un coin, et qu’on ne me remarque point. » Et Satan de répliquer : « Chez nous, ça ne se fait pas. Nous sommes honnêtes. Celui qui était tsar chez vous le reste ici. » On conduisit Petrouchka dans un champ. On lui posa sur les épaules une immense planche de bois : il fallait qu’il la tienne, on ne lui a pas laissé le choix. Ses ministres grimpèrent sur cette planche, douze qu’ils étaient. A force de boire de la bière et de manger gras, le tsar était bien gros et large d’épaules : pourtant, il gémit, ses genoux fléchirent. Ses ministres, ravis, sautaient sur la planche : « Nous avons passé notre temps à te distraire, à présent à toi de nous porter. » Mais ils ne s’amusèrent pas très longtemps. Les diables les recouvrirent d’un bouclier de cuivre grand comme une place entière et toute une foule de hobereaux, de popes, de marchands monta dessus. Les ministres se plièrent en quatre, quant au tsar, il ne faisait plus que piailler. Bon. Sur cette place, ils posèrent un miroir en argent grand comme une mer, et ils firent monter dessus paysans et artisans sans nombre, mille fois mille. Les hobereaux, les marchands et les popes furent écrasés et devinrent comme une galette, les ministres se transformèrent en crêpe, quant au tsar, il n’en restait plus qu’une petite flaque. Et toute la chrétienté fut recouverte d’une grille faite de fils d’or, toute légère. Des saints vieillards, des orphelins et des gens pieux ont commencé à s’y promener en toute liberté. Au-dessus d’eux, il n’y avait personne, uniquement le soleil, la lune et les étoiles.

— Vous avez là tout le programme socialiste à l’état pur, dit Kryjov avec un sourire : il avait capté le regard d’Eraste Pétrovitch. Encore un peu, et on secouera tellement notre mère Russie par le bas qu’elle marchera sur la tête.

Mais Fandorine ne le regardait pas, car il observait Massa.

Le Japonais se tenait à l’écart, il n’écoutait pas l’histoire, il examinait d’un air imposant un ficus placé sous les icônes, à la place d’honneur. Eraste Pétrovitch remarqua non sans un certain agacement que la belle Manepha aux joues rouges se tenait tout près de lui et le regardait en cachant sa bouche dans un coin de son fichu.

Il y avait tout de même quelque chose de magnétique dans le succès que Massa avait auprès du sexe faible.