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— Vous êtes qui, monsieur ? demanda-t-elle d’un air timide. Pourquoi vous plissez toujours les yeux ? Et vous ne vous êtes pas signé en entrant dans la maison.

L’Asiate ne daigna même pas regarder de son côté et se contenta de froncer les sourcils d’un air pensif.

— Peut-être que vous êtes un démon et que vous nous avez été envoyé en tentation ? insista la jeune fille, de plus en plus effrayée. En signe des derniers temps ?

Il la regarda de biais et lança comme à contrecśur :

— En tentation, c’est ça.

Manepha se signa promptement plusieurs fois.

— Je ne me laisserai pas tenter. Je vais rentrer pour prier devant la sainte icône.

Et toc ! se dit Eraste Pétrovitch avec une joie mauvaise.

Mais les choses n’en restèrent pas là.

— C’est un péché que de se cacher de la tentation. C’est malhonnête, dit Massa d’un air sévère. Il faut lutter.

— Comment lutter ? demanda la jeune fille en faisant des yeux ronds. La chair est faible ! On sait que le démon a une grande force.

Le Japonais la regarda attentivement de haut en bas.

— La chail, ce n’est lien. L’essentiel, c’est de ne pas faiblil dans l’âme, ne pas abandonner la vieille foi.

Il se signa avec deux doigts et demanda :

— Ton âme est-elle felme ?

— Mon âme oui, répondit la pauvre victime.

Elle ne résista point lorsque Massa la prit sous le bras et, profitant du fait que tout le monde écoutait le conte, sortit discrètement de l’isba avec elle.

Fandorine aurait pu intervenir et gâcher la fête à Massa, mais il ne le fit pas. Premièrement, cela aurait eu l’air d’une vengeance mesquine. Deuxièmement, il n’avait aucun divertissement à proposer à Massa. Il n’y avait rien à faire, il fallait attendre le retour d’Odintsov.

Tout en enrageant contre cette décadence des mśurs généralisée qui, à en juger d’après le comportement de Manepha, avait touché même les masses populaires les plus solides, Fandorine sortit prendre l’air : il y avait tant de monde dans l’isba qu’on y étouffait.

Devant le perron, il remarqua un groupe de gamins réunis autour de la jeune guide. Elle racontait de nouveau quelque chose, sans doute un conte terrifiant, avec une voix d’outre-tombe : ses yeux étaient écarquillés, ses doigts en éventail, comme des pinces de crabe. Les petits poussaient des cris de frayeur.

— Il erre, il frappe des pieds, il tourne la tête dans tous les sens, entendit Eraste Pétrovitch.

Il sourit. Mère Cyrielle avait une élève digne d’elle, et qui s’était déjà acquis son propre public.

L’une des fillettes, morveuse, au visage criblé de taches de rousseur, dont les moufles rouges étaient accrochées à une ficelle passée autour du cou, se retourna sur lui. Elle devait avoir dans les huit ans, il manquait plusieurs dents dans sa bouche grande ouverte.

— Attention ! cria-t-elle.

Les enfants se tinrent cois en regardant l’étranger.

Tous avaient la même expression de crainte et de ravissement. Profitant du silence, Cabochka mit un caramel dans sa bouche : sans doute son salaire pour le conte.

— Qu’est-ce que t’as à zieuter ? demanda la fillette aux taches de rousseur. Passe ton chemin.

— Je m’en vais, je m’en vais. Seulement mouche-toi, répondit Fandorine en riant.

Il prit la moufle et lui essuya le nez.

Il se mit au milieu de la rue, leva les yeux et demeura interdit. Jamais il n’avait vu autant d’étoiles, jamais elles n’avaient été aussi brillantes, sauf au-dessus des mers du Midi. Ici le ciel n’était pas aussi intensément noir que dans les contrées méridionales, la blancheur de la neige l’éclairait d’un léger reflet bleuté. Dans ce pays, le ciel est plus vivant et plus chaud que la terre, pensa Fandorine en frissonnant.

Et le policier, seul dans la forêt obscure, comment allait-il s’en sortir ? S’il ne capturait pas le fol en Christ, c’était une catastrophe.

Pourvu qu’il n’y laisse pas sa peau…

A Bogomilovo !

Julien rentra à minuit passé, épuisé, furieux, tout couvert de givre.

En jurant comme un charretier – aucun schismatique ne se serait permis pareilles expressions –, il raconta qu’il avait suivi la trace de Laurent jusqu’au lac, mais qu’ensuite un coup de tabac avait soufflé – on appelait ainsi une bourrasque brève mais violente, semblable à une tempête en mer. Il n’y voyait plus rien, ça tourbillonnait. En dix minutes à peine, la trace que ses skis avaient laissée sur la neige avait été effacée. Il ne savait plus où aller. Il avait eu beau chercher : impossible de s’y retrouver dans le noir.

— Il est parti, le cabot ! Soit à Bogomilovo, ainsi qu’il l’avait annoncé aux villageois, soit vers le haut, vers Losma. Ou au monastère Saint-Daniel, là-bas il y a plein de bonnes femmes hystériques prêtes à s’enterrer ou à se jeter au feu.

— P-pourquoi ? demanda Fandorine en enfilant sa pelisse.

On les avait installés dans différents endroits pour la nuit. Fandorine, qui n’avait pas l’intention de dormir, était resté à l’écurie avec les chevaux. Cyrielle logeait chez l’ancien en tant qu’invitée de marque. Les autres dormaient dans diverses maisons.

— Ce sont des veuves qui y finissent leurs jours en priant pour leur salut du matin au soir et en brûlant des chandelles. C’est un bon public pour notre Laurent.

— Et qu’y a-t-il à Losma ? s’informa Fandorine en sortant.

Il s’arrêta devant la remise à foin, siffla.

— Ce sont des cochers qui y vivent. Ils voyagent entre Arkhangelsk et Iaroslavl. Des gens qui ne sont pas nés de la dernière couvée… Mais vous ne tenez pas en place, vous… Alors que je tombe de fatigue… maugréa le policier.

La tête ronde de Massa apparut en haut de la remise. Il avait une paille derrière l’oreille.

— Vite ! Nous partons ! lui cria Eraste Pétrovitch en japonais. C’est comment, Bogomilovo ?

Le Japonais descendit l’échelle en ronchonnant et en gémissant : toutefois, il n’avait même pas tenté de protester.

— C’est un grand village riche, au bord de la rivière. Ce sont des scribes qui y habitent. Ils recopient les vieux livres : les prières, les vies de saints… Où m’emmenez-vous ? s’écria soudain le policier.

Fandorine le poussa vers l’écurie.

— Sors le cheval, attelle-le. Nous partons.

— Où ?

— A Bogomilovo. C’est loin ?

— Une quarantaine de kilomètres par la rivière.

— Raison de plus.

— Comment savez-vous qu’il est allé à Bogomilovo ?

— Les vieilles femmes n’iront pas s’enterrer vives, pas assez bêtes pour ça ! Et d’un, expliqua brièvement Eraste Pétrovitch en aidant le policier à atteler le cheval. Avec les cochers, la propagande du suicide risque d’échouer aussi. Et de deux. Quant aux scribes, c’est exactement ce qu’il faut. Ils restent au même endroit, plongés dans de vieux bouquins. Et il ne faut pas oublier le mot d’adieu. « Jamais nous ne pourrons obéir à vos nouvelles lois, et nous désirons mourir pour le Christ. » Tu te rappelles ? Et de trois. On va à Bogomilovo ! Hâtons-nous !

Mais ils ne réussirent pas à partir tout de suite. Le cheval d’Odintsov, qui, la veille, avait été le premier du convoi, s’était égratigné les jambes. Il ne pouvait certainement pas traîner trois passagers.

Ils réveillèrent Kryjov. Au début, Léon Sokratovitch ne voulait pas entendre parler d’un voyage à Bogomilovo. Il affirmait qu’il y aurait une tempête de neige cette nuit et qu’ils n’arriveraient pas à destination. Evpatiev, qui, tout comme son cocher, dormait sous le même toit, s’éveilla. Il déclara qu’il viendrait aussi et qu’il faudrait réveiller le statisticien : Kokhanovski serait désolé de n’être pas des leurs. Par ailleurs, on ne pouvait pas abandonner le psychiatre à Barbouillevo, il se vexerait.