Il fallut faire le tour des maisons et poser la question à chacun. Kryjov tenait à ce que l’on attende le matin, Evpatiev assurait qu’il ne fallait pas craindre la tempête et qu’ils pourraient toujours se cacher dans la forêt.
Ils perdirent une bonne heure en pourparlers, mais à la fin tout le monde se mit en chemin, même le prêtre.
Ils n’avaient pas l’intention de réveiller Cyrielle et Cabochka, mais les fenêtres dans la maison de l’ancien étaient éclairées, on n’y dormait pas, et Nikiphore Andronovitch frappa à la porte.
— A Bogomilovo ? Sûr que j’irai, répondit Cyrielle. Je n’y ai jamais été, et il paraît que c’est un bon village, bien pieux. Cabochka, prends notre baluchon !
Alors, Kryjov n’y tint plus.
— Allez tous au diable ! S’il faut qu’on meure, autant mourir ensemble !
Ils ne moururent pas, mais n’arrivèrent pas au terme de leur voyage non plus : Léon Sokratovitch avait eu raison.
A mi-chemin à peu près, peu avant l’aube, une véritable avalanche de neige s’abattit sur la rivière. Tout avait disparu : le ciel, la forêt, la rive. C’est à peine si Fandorine pouvait voir la croupe du cheval : il soufflait une bourrasque de tous les diables. A la place d’Odintsov, qui dormait sous sa pelisse, une énorme congère s’était formée en un instant.
Ils ne voyaient plus le chemin : il fallut s’arrêter.
Recouvrant le bruit du vent, la voix de Kryjov retentit, venant de nulle part :
— A gauche ! Prenez à gauche ! Tous !
En effet, sous la falaise, le vent soufflait moins fort. Les traîneaux émergèrent du tourbillon de neige l’un après l’autre et se placèrent en arc de cercle.
— Alors, qu’avez-vous obtenu ? cria Léon Sokratovitch, furieux. Laurent, lui, a sans doute réussi à passer par la forêt et nous, on est bloqués. Nous sommes à une bonne vingtaine de kilomètres de Barbouillevo, et il y en a à peu près autant jusqu’à Bogomilovo.
— Sommes-nous en danger ? demanda le docteur Chechouline en secouant la neige de sa barbe. J’ai lu qu’une tempête de neige pouvait durer deux, voire trois jours…
Evpatiev renifla, aspira l’air.
— Celle-ci ne sera pas très longue. Il y en a pour cinq ou six heures. Nous allons attendre. On peut faire du feu là-bas, sous le rocher, il n’y a pas de vent. Ou encore, on peut se réchauffer à tour de rôle dans mon traîneau à moi.
Ils réussirent à s’organiser.
Une demi-heure plus tard, un grand feu brillait dans un enfoncement de la falaise. Les hommes emmitouflés s’étaient installés tout autour sur des branches de sapin. Cyrielle et la gamine étaient restées au chaud dans le traîneau d’Evpatiev, près du poêle.
Tant que le convoi avançait, Fandorine était concentré et tendu, il ne pensait qu’à gagner du temps. Mais à présent qu’ils étaient immobilisés, il ordonna à son cerveau, à son corps et à son esprit de se détendre. Un sage chinois avait dit quelque deux mille ans auparavant : « Lorsqu’un homme noble a fait tout ce qui était en son pouvoir, il se confie au destin. » Eraste Pétrovitch se coucha sur le dos, se recouvrit d’une peau d’ours et s’endormit tranquillement.
Il se réveilla au petit matin. A cause d’un cri. C’était une femme qui criait.
La tempête venait de se calmer : une légère poussière blanche survolait le méandre, mais le monde du bon Dieu était apaisé et serein. A l’exception de cette voix pleurnicharde, geignarde.
— Vous êtes donc là ! Et moi, je ne vous avais pas vus ! J’étais passée à côté ! Aïe, aïe ! Vous nous avez abandonnés ! Au secours ! Aïe, aïe !
Toute blanche comme la Fille des neiges sur la glace enneigée, Manepha, la beauté de Barbouillevo, se tenait sur ses skis, la bouche grande ouverte dans un sanglot ou un appel au secours : mal réveillé, Eraste Pétrovitch ne comprit pas tout de suite ce qu’il en était.
Ses voisins se levaient l’un après l’autre. Cabochka sortit sa tête du traîneau d’Evpatiev.
— Qu’est-ce que tu as à gueuler ? demanda Kryjov. Serait-il arrivé un malheur ?
Fandorine, lui, connaissait déjà la réponse. Il demanda seulement :
— Qui ?
— L’ancien, répondit la jeune fille en pleurant et elle s’accroupit, tendit ses mains toutes rouges vers les charbons encore chauds. Avec sa femme et sa fille… Xénia la bossue peignait si joliment les bêtes…
Le père Vincent se mit à se lamenter :
— Le Seigneur les a privés de raison ! A cause de leur hérésie ! Ne leur ai-je pas dit hier : « Repentez-vous ! Ouvrez vos yeux ! » Mais ils s’étaient bouché les oreilles avec de la cire, et voilà le châtiment !
Les questions pleuvaient :
— Quand a-t-il eu le temps de le faire ?
— On les a déterrés ?
— Et toi, comment tu as fait pour venir jusqu’ici ?
Manepha, le visage baigné de larmes, répondit à tout le monde :
— Dès que vous êtes partis, il a fait le tour des isbas, pour dire adieu aux uns et aux autres. « Ne m’en tenez pas rigueur si j’ai offensé l’un d’entre vous. Nous allons nous sauver et nous intercéderons auprès de Dieu pour toute la communauté. Et vous, restez, mais vous n’en avez plus pour très longtemps non plus. L’heure est proche, alors à quoi bon attendre ? » On a essayé de le convaincre, mais leur décision était ferme. Ils sont descendus dans la cave à choux, ont allumé quarante chandelles et ont colmaté la porte de l’intérieur. Nos gars les ont appelés, mais n’ont pas réussi à leur tirer un traître mot, on les entendait juste chanter des cantiques…
— Pourquoi ne les avez-vous pas retenus de force ? gémit Kokhanovski. Il est clair que c’est de la folie !
— Pourquoi n’avoir pas envoyé quelqu’un me chercher ? demanda Odintsov, l’air menaçant. C’est un crime contre la loi !
— L’assemblée s’est réunie, expliqua Manepha. Les vieux ont décidé de respecter leur volonté : c’est un péché que de s’interposer entre les hommes et Dieu. Et moi, j’ai chaussé mes skis et je suis partie vous chercher en cachette. Seulement la tempête m’a égarée, je ne vous ai pas vus. A présent je m’en retourne…
— T’as pas froid aux yeux, la fille ! dit Kryjov en hochant la tête. Tu n’as eu peur ni des villageois ni de la tempête.
Eraste Pétrovitch avait sa petite idée sur les raisons de cet héroïsme, confirmée par les regards que la jeune fille jetait au Japonais. Lui restait impassible car un homme, un vrai, ne montre pas ses sentiments. Il redressa juste la tête d’un air fier.
Nikiphore Andronovitch s’écria avec douleur :
— « Les vieux ont décidé ! » Nous perdons notre temps, messieurs… Il faut essayer de sortir ces sauvages de leur trou tant qu’ils n’ont pas étouffé. Dis-moi, petite, il y a combien de kilomètres jusqu’à Barbouillevo en passant par la forêt à skis ?
Manepha ne l’avait pas entendu. Elle s’était approchée du Japonais et lui disait quelque chose, toute rosissante.
Ce fut Odintsov qui répondit : il connaissait bien la région.
— Une petite douzaine de kilomètres. Il vient de neiger, il faut donc compter au moins trois heures. Mieux vaut rouler en traîneaux sur la rivière.
— Attelle ! On fait demi-tour ! cria Evpatiev au cocher. Nous retournons à Barbouillevo ! Et toi, l’agent, tu viens avec moi. On aura besoin de toi.
Il fallut troubler le tête-à-tête touchant des amoureux.
— A quelle heure l’ancien s’est-il enfermé dans sa cave ? demanda Eraste Pétrovitch en effleurant le coude de la jeune fille.