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— Hein ?

Elle tourna vers lui un regard embrumé, heureux, et répondit :

— Le premier coq n’avait pas encore chanté.

Donc, à deux heures du matin au plus tard, calcula Fandorine.

— Et la cave, est-elle grande ?

— Toute petite. Juste de quoi mettre deux tonneaux à choux.

Pour montrer les dimensions de la cave, elle écarta les bras et se baissa légèrement.

Eraste Pétrovitch, avec une douloureuse grimace, appela Evpatiev et Odintsov, qui étaient déjà montés dans le traîneau.

— Vous perdez votre temps ! Si les moujiks n’ont pas changé d’avis, s’ils n’ont pas défoncé la porte, c’est trop tard. Il n’y a pas plus de deux mètres cubes et demi d’air. Si les fentes sont colmatées et qu’il y brûle quarante chandelles, trois personnes adultes ne peuvent pas tenir plus d’une heure et demie. Or, ça fait plus de sept heures… Manepha, l’ancien n’a-t-il pas laissé un mot ?

— Si, pour les autorités. Il disait qu’il n’était pas d’accord pour renier le Christ. Et il a emporté un livre avec lui dans la cave, un missel je crois.

— C’est la même chose, dit Fandorine en s’adressant au policier. Pareil qu’à Denissievo et à Paradis.

— Laurent le fol en Christ avait-il mangé chez lui ? demanda Odintsov à la jeune fille d’un air menaçant.

— Chez l’ancien ? Evidemment !

Chechouline fit claquer ses doigts.

— La pathologie est claire. Notre patient a réussi à lui faire un lavage de cerveau. C’est pour ça que le vieux était si calme et si abattu. Les autres riaient et s’amusaient, et lui, il faisait une mine d’enterrement. Eh bien, je suis impatient de revoir notre très honoré Laurent. Je m’intéresse beaucoup aux mécanismes de la suggestion obsessionnelle. J’ai lu dans une revue de psychiatrie allemande…

Fandorine n’écouta pas son discours savant jusqu’au bout. Il s’approcha de Cyrielle. En pensant retourner à Barbouillevo, Nikiphore Andronovitch avait fait descendre la conteuse et sa guide. A présent, toutes les deux priaient à genoux : sans doute pour le salut des trépassés.

— Pardonnez-moi de vous déranger, dit doucement Eraste Pétrovitch en s’accroupissant à côté d’elles. Vous avez passé une partie de la nuit dans leur maison. Que faisaient-ils ? Pourquoi la lumière était-elle allumée chez eux ?

— Dès que les gens sont partis, ils se sont mis debout devant l’icône tous les trois et ont commencé à prier, raconta Cyrielle d’une voix triste, mais calme. Une heure est passée, deux, trois, ils priaient toujours. Je ne voulais pas les déranger et j’ai dit à Cabochka de se faire toute petite. Une seule fois je me suis approchée d’eux et je me suis inclinée. « C’est une joie que de voir une telle piété, leur ai-je dit. Me permettriez-vous de prier avec vous ? » Et le maître de répondre : « Regarde où tu es toi et où nous sommes nous. Passe ton chemin. » Et moi, pécheresse que je suis, j’ai pensé que l’ancien du village ne daignait pas s’agenouiller à côté d’une mendiante. Alors qu’il voulait dire tout à fait autre chose : eux, ils étaient déjà passés de l’autre côté, ils s’initiaient au grand mystère…

Cyrielle se signa.

— Je me suis bandé les yeux pour mieux voir avec les yeux du cśur, se plaignit-elle, et voilà que je suis toujours aussi aveugle : je ne m’étais rendu compte de rien.

Et si tu t’en étais rendu compte, cela n’aurait rien changé, pensa Fandorine en se rappelant que l’assemblée de Barbouillevo avait décidé de ne pas se mêler des relations entre les suicidés et Dieu. De drôles de gens que les habitants de ces forêts !

Il pensait aux lettres que les suicidés avaient laissées à l’intention des autorités. Il avait gardé les deux premières sur lui : elles étaient identiques, mot pour mot, et tracées de la même main. D’après Manepha, l’ancien du village en avait remis une aux villageois avant de s’enterrer.

Etait-ce l’śuvre des scribes de Bogomilovo ? Qui de nos jours était capable de calligraphier ainsi les lettres anciennes, l’alphabet d’avant Pierre le Grand ?

— Il est plus de neuf heures, dit Eraste Pétrovitch, soucieux, en s’approchant d’Evpatiev et d’Odintsov. Laurent nous a devancés de beaucoup. Hâtons-nous.

Nikiphore Andronovitch se tourna vers les autres et cria d’une voix tonitruante :

— A Bogomilovo !

A propos de membres secrets

— C’est ça, le village de Bogomilovo ? demanda Fandorine en regardant un misérable tas de constructions en haut d’une colline : quatre petites isbas, une grande et une église en rondins.

— Il y a deux Bogomilovo, expliqua Julien. Ici, c’est le bourg. Parce que le bourg se trouve là où il y a l’église. Les anciens vivent ici, ils sont quatre. L’autre Bogomilovo est situé à un kilomètre et demi, derrière la forêt de sapins. Il est plus grand et il n’y a pas d’église, c’est pourquoi on l’appelle « village ».

Il raconta que les scribes avaient organisé leur existence d’une drôle de manière.

Recopier les livres anciens était un travail non seulement fastidieux, mais aussi sacré. On ne le confiait qu’au doyen de la famille, « celui qui n’était plus en âge de pécher », expliqua Odintsov avec un rictus.

A Bogomilovo, il n’y avait que quatre familles, chacune avait son grand-père. Les grands-pères ne s’abîmaient pas les mains en travaillant, mais ils écrivaient des « listes » du matin au soir. Leurs fils, gendres et petits-fils « tissaient » du papier et reliaient les livres. Les femmes et les jeunes filles broyaient de l’encre, et les plus habiles d’entre elles traçaient des motifs floraux et des dattiers dans les marges à l’or et au vermillon.

On apportait la nourriture aux vieillards, on prenait soin d’eux, on lavait leur linge.

— Il n’y a d-donc que quatre personnes ici ? Pourquoi ne sommes-nous pas allés à l’autre village, celui où il y a toute la population ?

— Ce sont les anciens qui prennent les décisions. Tout dépend de leur parole.

Les traîneaux montèrent la colline les uns après les autres. Personne n’était sorti, personne n’était venu à leur rencontre. Eraste Pétrovitch se redressa, inquiet, mais le policier le rassura :

— Tu vois la fumée ? Ils sont là à écrire.

Quatre isbas ! Les plus petites arboraient de minuscules fenêtres, comme partout dans le Nord, conçues de façon à garder la chaleur. Mais, au milieu, il y avait une construction avec de grandes fenêtres, étonnante pour cette contrée : c’était la seule maison dont la cheminée crachait un petit filet de fumée blanche.

Le policier tira sur les rênes, s’arrêtant devant le perron.

— C’est la salle des manuscrits. Ils sont tous là.

Evpatiev monta les marches, faisant aux autres signe d’attendre.

Peu de temps après, il ressortit.

— Il faut de la patience. Les vieux n’interrompront pas leur travail avant la tombée de la nuit. Et ils ne nous recevront pas. Je leur ai juste posé la question à propos de Laurent. Il est passé ce matin. Il s’est reposé et il a continué son chemin vers la source de la rivière. Les grands-pères écrivent tranquillement : on peut en conclure qu’il ne s’est rien passé de grave. Attendons la nuit.

La courte journée d’hiver touchait à sa fin : l’attente n’allait pas être longue.

Tout le monde monta dans le vestibule pour se réchauffer. Seul Massa resta dans le traîneau, renfrogné et indifférent à tout. Tant que Manepha se trouvait près de lui, il simulait l’impassibilité virile, mais à présent qu’elle était partie, il avait le moral à zéro. Sur le chemin, il n’avait pas dit un mot, n’avait pas sucé de caramels, avait refusé de manger. Ses lèvres remuaient sans cesse. Fandorine comprit qu’il composait des poèmes : tanka ou haïku. Eprouver du chagrin quand on est séparé de sa bien-aimée, c’était admissible et même louable.