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D’ailleurs, Eraste Pétrovitch n’avait pas besoin d’interlocuteur à cet instant. Il regardait la forêt lointaine au-dessus de laquelle le ciel se colorait de rouge et essayait d’imaginer la vie dans ce village reculé, loin des hommes, sur une rivière, les journées passées à recopier des livres dont très peu de gens avaient besoin, avec des lettres que presque personne ne pouvait comprendre. Après tout, pour un vieillard, ce n’était pas si mal. Il aurait bien accepté de finir ses jours retiré du monde dans un lieu désert et magnifique, recopiant au pinceau, d’une écriture calligraphique, les sentences des anciens. Entouré d’honneurs par-dessus le marché, nourri, blanchi, chouchouté… N’était-ce pas un véritable paradis ?

A cet instant, Léon Sokratovitch Kryjov et Anatole Ivanovitch Chechouline sortirent sur le perron pour fumer, coupant court à cette rêverie lénifiante. Ils avaient commencé leur conversation dans le vestibule, et le début avait échappé à Fandorine.

— Cela remuera le Nord tout entier ! affirmait l’ancien relégué avec enthousiasme. Des gens enterrés vifs, ça impressionne ! Et ils en rajouteront, les paysans, ils sont doués pour ça. Ça fera un sacré scandale !

— Et, croyez-moi, ce n’est pas fini ! ajouta le psychiatre. Ça fait déjà onze morts, et ce Savonarole schismatique court toujours ! Nul ne sait si on arrivera à l’attraper. Croyez-moi, il tuera encore beaucoup de gens fragiles. Ah, quel matériau extraordinaire ! En rentrant, je donnerai une conférence où je parlerai de tout ça. Vous verrez, ce sera un événement !

Le corbeau dit au corbeau :

Nous nous repaîtrons, mon beau…

Eraste Pétrovitch ne put s’empêcher de penser à ce poème de Pouchkine. Il fit une grimace et voulut s’écarter du charognard, mais à cet instant, Evpatiev parut sur le pas de la porte.

— Assez tergiversé ! C’est l’heure !

Quatre vieillards à la barbe blanche étaient assis à une longue table sur laquelle s’entassaient des piles identiques de papier jaune. Des plumes d’oie trempaient dans des encriers en cuivre vert-de-gris. Les visages des copistes étaient ridés et austères. La tête du plus vieux tremblotait sur son cou fin : il avait l’air de nier ou de refuser quelque chose tout le temps.

Ces grands-pères ressemblaient à des juges ou à une commission d’examen, et nos voyageurs se sentirent mal à l’aise. Ils s’assirent timidement sur les bancs contre le mur à une distance respectueuse de cet aréopage. Cabochka, quant à elle, n’osa pas se montrer chez les austères vieillards, elle courut au village à travers la forêt, sans doute pour gagner sa croûte en racontant des histoires aux gamins.

Avant que les membres de l’expédition franchissent le seuil, Evpatiev les avait prévenus :

« Ils doivent parler les premiers. C’est la règle. »

Mais les anciens n’étaient pas pressés de prendre la parole. Un silence pesant s’installa.

Les copistes regardaient les intrus : leur regard glissait lentement de l’un à l’autre. En voyant Cyrielle, tous les quatre se renfrognèrent : apparemment, une femme, même en habit monastique, n’avait rien à faire dans ce sanctuaire.

Le soleil s’était couché, il commençait à faire sombre dans la pièce. Le cocher d’Evpatiev apporta des chandelles qu’il était allé chercher dans le traîneau. Il les plaça sur la table, les alluma. Les vieillards suivaient ses gestes d’un air désapprobateur.

— Les chandelles servent pour la prière, marmotta le vieillard tremblotant. Un copeau aurait suffi.

Puis ce fut de nouveau le silence. Enfin, l’examen préalable fut terminé.

— Parlez à présent, dit enfin le même vieillard, manifestement le chef. Qui êtes-vous, pourquoi êtes-vous venus ? Toi, Nikiphore, nous te connaissons pour t’avoir déjà vu et les autres, tes compagnons, qui sont-ils ?

Il mit la main en coquille derrière l’oreille : apparemment, il était sourd.

Le policier se leva le premier en tant que représentant officiel des autorités. Respectueux mais strict, il parla des suicides, demanda si le « criminel » qui se présentait comme le bienheureux Laurent se trouvait dans les parages et s’il n’avait pas appelé à suivre le terrible exemple.

Les copistes se regardèrent.

— C’est toi, le criminel. Tu te rases la barbe, et il y a le sceau de l’Antéchrist sur tes boutons, maugréa le doyen. Laurent, lui, il vit dans la grâce du Seigneur. Il était là ce matin. Il nous a parlé des enterrements volontaires. (Les quatre vieillards se signèrent comme un seul homme.) Il pleurait les défunts, mais aussi, il les blâmait. Il a passé le message aux nôtres : protégez les gens de pareils excès et n’écoutez pas les messagers séducteurs, ces sieurs du malheur, si d’aventure ils passaient par là.

— Je comprends, déclara Odintsov avec un sourire.

Il s’assit en jetant un regard entendu à Fandorine. Son coup d’śil signifiait : Espèces de souches pourries ! Tous des menteurs. Ils sont de mèche avec Laurent.

— Et qui sont ces sieuls du malheul ? demanda Massa, intrigué.

— Ceux qui séduisent. Nous, sans doute.

Après le policier, ce fut Aloïs Stépanovitch qui entreprit de séduire les scribes. Il décrivit avec force éloquence le bonheur que le recensement apporterait à la Russie, montra le cartable qu’il avait sur lui et, se croyant sans doute fin diplomate, renia résolument l’Antéchrist : l’Assemblée rurale, dit-il, tenait le Malin pour l’ennemi du genre humain et était prête à le combattre sans merci.

Son discours terminé, le statisticien se retourna fièrement vers ses camarades : son pince-nez brillait dans la lumière des chandelles.

Le verdict des anciens fut sans appel. Après avoir échangé quelques mots avec les autres dans un souffle, l’édenté déclara :

— Nous nous opposons à votre entreprise diabolique. Pas besoin de nous inscrire sur vos listes. Nous savons écrire nous-mêmes.

Kokhanovski se leva d’un bond, commença à protester : en vain.

Nikiphore Andronovitch Evpatiev écoutait en silence, de plus en plus maussade.

— P-permettez-moi, Aloïs Stépanovitch, dit Fandorine en se levant.

Il toucha l’épaule du statisticien, qui était en train de gesticuler.

— Oui, oui, Eraste Pétrovitch ! Dites-leur ! S’ils ne font pas confiance à mes formulaires, ils n’ont qu’à les préparer eux-mêmes. Je les modifierai ensuite !

— Ce n’est pas du recensement que je veux parler.

Fandorine s’approcha de la table, sortit deux feuilles pratiquement identiques : la première provenait de la « mine » de Denissievo, la deuxième de celle de Paradis.

— Veuillez jeter un coup d’śil à ces écrits. Que dites-vous à propos du papier et de l’encre ? Et surtout, c’est l’écriture qui m’intéresse. Comme vous pouvez voir, c’est la même.

Bien que les deux feuilles fussent identiques, les copistes les lurent attentivement. Apparemment, ici on tenait les lunettes pour une ruse du démon, or les vieillards s’étaient abîmé les yeux en recopiant les manuscrits. Le nez sur la feuille, ils mirent une bonne demi-heure à prendre connaissance de la preuve matérielle.

Eraste Pétrovitch attendit patiemment. Il aurait bien aimé voir l’écriture des copistes eux-mêmes. Chacun avait devant lui une pile de feuilles recopiées durant la journée mais, en voyant Fandorine approcher, les quatre vieillards, d’un même geste, avaient retourné le manuscrit afin que le regard d’un étranger ne puisse se poser sur les écritures saintes.

Enfin, ils eurent fini d’étudier le papier. Le doyen répondit pour tous :