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— Du papier ordinaire. De l’encre ordinaire. Nous ne savons pas qui l’a écrit. L’écriture est banale, sans ornement.

Les autres opinèrent du chef.

Fandorine n’apprécia pas du tout cette unanimité.

— M-merci.

Il prit les feuilles et se rassit sur le banc.

La visite à Bogomilovo s’annonçait comme un échec sur tous les fronts. Les voyageurs se levèrent, se regardèrent d’un air indécis.

Que faire maintenant ? Continuer ? Mais de quel côté aller ? Et puis les chevaux avaient besoin de repos. Mais il ne fallait pas compter sur l’hospitalité de ces Mathusalem.

— Laissez-moi essayer de les raisonner. Avec l’aide de Dieu, j’y arriverai peut-être, dit le père Vincent au malheureux Aloïs Stépanovitch.

Il contourna la table en faisant froufrouter sa soutane. Puis il se pencha vers le doyen et lui susurra quelque chose à l’oreille. Les trois autres se rapprochèrent.

La tête du doyen se mit à trembler encore plus. Une grimace de dégoût déforma son visage, mais il écouta attentivement. A plusieurs reprises, il fit répéter le prêtre en disant « Hein ? ».

Le pope haussait alors légèrement la voix. L’oreille fine de Fandorine perçut quelques mots prononcés un peu plus fort que les autres.

Tout d’abord, le père Vincent dit : « Une consigne de l’archiprêtre ». Ensuite : « De maison en maison avec une icône ». Et enfin : « Etes-vous d’accord, oui ou non ? »

Après avoir écouté le prêtre, les anciens chuchotèrent entre eux. Le plus âgé écrivit quelque chose sur un bout de papier et le montra au curé, qui leva les yeux au ciel d’un air indigné.

Les copistes reprirent alors leurs messes basses.

Eraste Pétrovitch avait une vue excellente. En faisant un pas en avant et en plissant les yeux, il vit des lettres tracées sur le papier ainsi qu’une espèce de crochet au-dessus : il crut se rappeler que ce genre de signes désignaient des chiffres dans l’alphabet slavon.

Son attention fut soudain attirée par le diacre. Barnabé, lui aussi, avait les yeux rivés sur son supérieur mais, à la différence des autres, qui suivaient ces étranges pourparlers avec curiosité, il avait l’air gêné et malheureux : tout rouge, les yeux baissés, une tête de trois pieds de long.

Fandorine le tira par la manche et, le prenant à part, demanda discrètement :

— Qu’est-ce que c’est que ce commerce ?

— Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Barnabé avec un soupir. Le père Vincent est trop âpre au gain. C’est honteux. Au début, quand il m’a proposé de l’accompagner, j’étais tout content. C’était un si grand honneur pour moi ! Mais après, j’ai compris qu’il m’avait choisi parce qu’il ne me craint pas, il me prend pour un idiot. Quelle est sa mission ? Il devrait convertir ces hérétiques à la vraie orthodoxie, fermer leurs lieux de prière, marier de nouveau les époux. Les schismatiques craignent ça pire que le bagne. Il parle avec les vieux, il les menace, mais après il y renonce contre de l’argent. C’est mal…

— Cela dépend pour qui, dit Eraste Pétrovitch en se retournant vers le pope malin.

Lorsque le diacre entendit ces paroles, son visage s’illumina.

— C’est ce que je pense, moi aussi. Dans le district voisin, il y a aussi des schismatiques. Eh bien là-bas, le prêtre n’accepte pas de cadeaux, il est incorruptible et zélé. Comme il persécute les gens ! Il y en a plein qui ont été jetés en prison à cause de lui. Je pense que le père Vincent est beaucoup plus humain, car la cupidité est un moindre péché que la dureté de cśur.

Cependant, les négociations avaient pris fin, à la grande satisfaction, manifestement, de chacune des parties.

— Je passerai chez vous après, dit le prêtre à voix haute.

Et il les bénit en faisant un signe de croix avec trois doigts.

Les quatre scribes crachèrent par-dessus leur épaule gauche comme un seul homme, mais le prêtre ne se vexa pas.

Il s’approcha de Kokhanovski, l’air ravi.

— Vos camarades ne voulaient pas me prendre avec vous ; pourtant, vous voyez comme je suis utile. Ils ont accepté que je fasse le tour des maisons et que je leur parle tranquillement en tête à tête, que je sonde leurs cśurs. Par la même occasion (il fit un clin d’śil) je me renseignerai sur leur famille. Qui s’appelle comment, quel âge ils ont, etc. Je noterai tout et je vous donnerai ces éléments.

Aloïs Stépanovitch remercia, l’air complètement abattu.

— Et toi, humble moniale, qu’est-ce que tu fais là ? dit le vieillard tremblant en se tournant vers Cyrielle. Pourquoi te frottes-tu aux impurs ?

La conteuse se leva en s’appuyant sur sa crosse. Elle s’inclina avec beaucoup de dignité.

— Un pur ne se salit pas auprès d’impurs, un impur ne se purifie pas auprès de purs. J’ai fait un vśu, mon père. Je marche de par le monde, les yeux fermés, pour le salut de mon âme. J’ai une guide. Je vis d’aumône, je récite des textes anciens. L’hiver, il est difficile de marcher sans y voir, c’est pourquoi j’ai rejoint ces braves gens.

— Toi, réciter des textes anciens ? demanda le scribe avec une moue méprisante. Des contes de bonne femme ou des fables, voilà ce que tu connais, au mieux !

— Je connais des vies de saints, de saintes paroles, rétorqua la conteuse.

— C’est le pire, ça. J’aurais préféré que tu récites des contes frivoles plutôt que d’écorcher les livres saints. Vous autres mendiantes, vous faites du tort à la vieille piété !

Cyrielle écarta sa crosse, s’inclina humblement et répondit :

— Je ne change pas un seul mot, je récite tout comme c’est écrit dans les livres anciens. Tu n’as qu’à m’éprouver, mon père, tu verras par toi-même.

Les copistes s’animèrent. Pour la première fois, quelqu’un d’autre que l’ancien ouvrait la bouche. Il s’agissait d’un grand-père au nez retroussé dont le regard était un peu plus vif que celui des autres.

— Tu connais « Les écrits sur les pères anciens » ? chantonna-t-il d’une voix de ténor.

— Oui, mon père.

— Non, qu’elle récite plutôt les homélies de saint Jean Chrysostome ! proposa un troisième, tout petit, qui avait une épaule plus haute que l’autre.

— C’est trop facile ! Qui ne connaît pas saint Jean Chrysostome ? protesta le quatrième, complètement édenté.

Manifestement, Cyrielle avait trouvé l’unique moyen de ranimer ces rongeurs de manuscrits.

Celui au nez retroussé plissa les yeux d’un air malicieux.

— Tu prétends connaître des vies de saints par cśur ? Connaîtrais-tu celle du moine Epiphane ?

— Oui, mon père.

— Tu n’as qu’à la réciter. Mais pas le début, commence au troisième cahier. La partie où Epiphane construit son ermitage dans la forêt et où le Malin le persécute en lui envoyant des insectes ? Tu te tais, tu ne t’en souviens plus, hein ? ricana l’examinateur.

Cyrielle se redressa et commença à réciter d’une voix égale, blanche :

— « Une autre fois, le diable m’a tenté ainsi : il a introduit dans ma demeure des insectes appelés fourmis sans nombre, et ces fourmis ont commencé à dévorer mes parties intimes en me causant grand mal si bien que je me suis mis à pleurer. »

Le vieillard au nez retroussé monta sur un banc avec une surprenante rapidité, prit sur une étagère un livre relié en cuir, l’ouvrit et les vieillards se penchèrent sur le texte. Ils se mirent à hocher la tête de conserve : manifestement, Cyrielle restituait l’histoire mot pour mot.

— « Et moi, pécheur que je suis, j’ai voulu les ébouillanter. Mais elles ont continué à dévorer mes parties cachées et rien d’autre, ni bras, ni jambes, ni aucune autre partie du corps. Je les écrasais avec mes mains et mes pieds. Mais elles avaient creusé un trou dans le mur et se sont introduites, et dévoraient mes parties intimes. J’ai bouché le trou avec de la terre et j’ai mis de la terre tout autour dans mon ermitage, mais elles ont creusé le mur et la terre et elles dévoraient mes parties intimes. Elles avaient fait leur nid sous le poêle et, de là, elles venaient vers moi et dévoraient mes parties intimes… »