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Kokhanovski n’y tint plus : il pouffa de rire et porta sa main à sa bouche. Le policier ricana aussi. Evpatiev, lui, se pencha vers Fandorine et lui susurra à l’oreille, admiratif :

— Qu’est-ce que vous en dites ? Elle récite par cśur !

Cyrielle continua d’énumérer les souffrances endurées par le saint ermite à cause des fourmis pernicieuses.

— « Et j’étais plongé dans l’affliction : quoi que je fisse, elles mordaient mes parties cachées. J’ai pensé coudre un sac pour mes parties intimes, mais je ne l’ai pas fait et j’ai continué de souffrir. J’ai pensé aussi changer mon ermitage de place, mais elles ne me laissaient ni manger, ni travailler de mes mains, ni faire la prière… »

Les vieillards buvaient du petit-lait.

Massa s’adressa à Fandorine pour lui demander en japonais s’il avait bien compris le sens de l’expression « parties intimes ».

— Oui, oui, ne me dérange pas.

Fandorine observait la conteuse avec un grand intérêt. Il n’y avait pas l’ombre d’un sourire sur son visage impassible, pas la moindre ironie dans ses intonations. C’était une actrice-née ! Si elle avait grandi dans un autre milieu, elle serait devenue une deuxième Sarah Bernhardt ou une Eleonora Duse. Et elle avait une mémoire proprement phénoménale !

Enfin, Epiphane avait réussi à stopper l’invasion des fourmis. Il lui avait suffi en fait de bien prier.

— « Et depuis cette heure-là les fourmis ont cessé de dévorer et de piquer mes parties intimes », conclut Cyrielle. Voulez-vous que je récite aussi le quatrième cahier ou bien cela suffit comme ça ?

Les quatre copistes se levèrent et s’inclinèrent devant elle si bas que leurs têtes touchèrent la table.

— C’est un don de Dieu que tu as, dit le plus âgé, tout ému.

— L’Esprit saint est sur toi, ajouta celui aux épaules déformées.

Celui au nez retroussé essuya une larme et ajouta :

— Je t’invite chez moi, ma mère, nous partagerons ce que le bon Dieu nous donnera.

Les autres en firent autant : chacun voulait inviter Cyrielle chez lui. Une dispute éclata. Profitant de ce moment de confusion, Fandorine s’approcha de la conteuse et lui demanda dans un souffle :

— Demandez-leur par où est parti le fol en Christ. A vous, ils le diront.

Cyrielle ne répondit rien, ne fit même pas un signe de tête, comme si elle n’avait rien entendu. C’eût été tout à fait normal d’ailleurs, car les augustes vieillards faisaient un tapage de tous les diables.

— Je passerai vous voir tous, c’est un grand honneur pour moi, dit-elle bien fort. Et d’ajouter soudain : Seulement dites-moi, mes pères, Laurent le bienheureux, où est-il allé en partant d’ici ? Je l’avais croisé à Denissievo. C’est un homme de grande force.

Plusieurs voix lui répondirent immédiatement :

— Laurent, il est parti vers la source de la rivière.

— Vers le lac Vert !

Les membres de l’expédition échangèrent des regards éloquents.

— Au matin, on part, dit Evpatiev. Les chevaux doivent se reposer. Nous aussi, d’ailleurs. Allons dîner, messieurs – sur le pouce, car personne n’a l’intention de nous inviter.

Ils s’installèrent pour la nuit dans la salle des manuscrits, faute d’autre lieu. Le père Vincent sortit pour prélever le tribut dans les maisons. Il revint en chantonnant.

Kryjov et Kokhanovski firent aussi leur propre tournée : ils espéraient convaincre les vieux un par un. Pour les séduire plus sûrement, ils avaient emporté quatre cartables. En rentrant, ils les avaient toujours sur eux. Un peu plus tard, Cyrielle les rejoignit, conduite par Cabochka. Personne ne lui offrit le gîte : c’eût été un péché. La moniale et la jeune fille s’installèrent dans le vestibule, séparées des hommes.

Tous se couchèrent tôt : il n’était même pas neuf heures, et ils se réveillèrent à quatre heures et demie. La nuit d’hiver était bien sombre.

Le cocher d’Evpatiev s’affairait déjà autour du samovar.

Ils étaient pressés : la journée allait être rude.

Sur le lac Vert, où la rivière Vyga prenait sa source, il y avait quatre villages de vieux-croyants. Comment savoir lequel Laurent avait choisi ? Ils seraient donc bien obligés de les visiter tous.

Ils prirent une rapide collation et partirent.

Le retour

Les cinq traîneaux quittèrent Bogomilovo – le village était silencieux, comme mort – avec force bruit : les chevaux hennissaient, les harnais et les clochettes tintaient. La rivière accueillit le convoi dans son lit blanc moelleux, amortissant aussitôt les sons. On avançait lentement sur la neige fraîche, mais Kryjov, conducteur expérimenté, savait choisir dans l’obscurité les endroits où la couche de neige était plus dure ; les pieds de son cheval, enveloppés dans des sacs de cuir, ne s’enfonçaient presque pas. Dans l’ornière ainsi tracée, les autres suivaient plus facilement.

Le cheval d’Odintsov se trouvait en dernière position, la plus privilégiée : sans cela il n’aurait pas pu tirer trois personnes (cette fois-ci, Eraste Pétrovitch avait pris Massa avec lui).

Fandorine conduisait. Il s’était proposé lui-même. Le rôle du cocher était bien plus facile en queue du convoi, il lui suffisait de suivre.

Accrochée à l’arrière du traîneau d’Evpatiev, une lanterne se balançait devant lui : ainsi, il ne pouvait pas se perdre, même en cas de tempête.

Malgré cela, il avançait lentement, laissant le reste du convoi prendre de l’avance.

Julien, qui parlait de beauté féminine avec Massa (leurs goûts étaient étonnamment semblables), ne s’en rendit pas compte tout de suite. Lorsqu’il jeta un coup d’śil sur le chemin et vit que la lanterne conductrice avait presque disparu dans le noir, il s’en prit au cocher paresseux :

— Qu’est-ce qui se passe, Eraste Pétrovitch ! Accélérez donc ! Donnez-lui un coup de fouet, qu’attendez-vous !

— P-pourquoi frapper un être vivant ? répondit Fandorine d’un air serein.

Et, au lieu de fouetter le cheval, il tira sur les rênes pour arrêter le traîneau.

Il ajouta quelque chose en japonais. Massa sortit leur sac de voyage et se mit à fouiller dedans.

Le policier attendait, se demandant quelle nécessité soudaine avait bien pu provoquer cet arrêt. Quel ne fut pas son étonnement lorsque Massa remit à son maître un cigare et des allumettes.

— Qu’est-ce qui vous prend ?

— Vous n’imaginez pas à quel point j’en ai assez de jouer le vieux-croyant !

Eraste Pétrovitch alluma le cigare et fit des ronds de fumée avec délectation.

— Ils ne verront pas que nous ne les suivons plus ! insista Julien.

— Bien sûr que non, pas avant la première halte, reconnut Fandorine. C’est-à-dire dans un bon moment. Et même là, ils n’iront pas nous chercher : j’ai accroché un mot au traîneau de Nikiphore Andronovitch.

Le policier cligna des yeux.

— Un mot ?

— Oui, pour l’informer que nous retournons à Bogomilovo. Je finis juste mon cigare et nous faisons demi-tour.

Odintsov ouvrit de grands yeux étonnés.

— Et nous n’allons plus sauver les gens ? bredouilla-t-il.

— Si, justement. N’avez-vous pas remarqué que les malheurs arrivaient chaque fois après notre départ ? A deux reprises, je m’y suis laissé prendre. Mais il n’y aura pas de troisième fois. Comment faire tourner votre Bucéphale ?