Il tira sur la bride droite : le cheval ne fit que secouer la tête, mécontent. Il tira sur la gauche : l’animal obéit.
— Il est adepte de la circulation du côté gauche, constata Eraste Pétrovitch. Ce cheval est fait pour vivre en Angleterre.
— Diantre, comment n’y ai-je pas pensé moi-même ! Il faut vérifier. Ces vieux ne m’ont pas l’air très nets non plus.
Julien prit les rênes pour remplacer le voiturier qui ne s’en sortait pas – normal, c’était un citadin – et fouetta le cheval de bonne manière. Ils accélérèrent.
Au bout d’une demi-heure, une colline à pente douce surgit dans l’obscurité. Au-dessus apparurent le contour pointu de l’église et des maisons trapues.
Ils entrèrent dans Bogomilovo bien plus discrètement qu’ils en étaient partis.
Ils attachèrent le cheval à un buisson près de la rive, descendirent et avancèrent à pas de loup.
— Où est-ce que nous allons nous cacher ? demanda le policier dans un souffle, avant de répondre lui-même : Dans la salle des manuscrits. Espérons qu’elle n’a pas encore complètement refroidi.
Ils pénétrèrent dans le bâtiment sans faire grincer les marches du perron, sans claquer la porte. Ils n’allumèrent pas de feu. Massa se posta à une fenêtre, le policier à une autre, Fandorine à une troisième. La quatrième fenêtre donnait sur la rivière, ce n’était pas la peine de la surveiller.
— J’espère m’être trompé, dit Eraste Pétrovitch dans un soupir. S’ils entreprennent de s’enterrer, nous les en empêcherons. Et si tout va bien, nous arriverons bien à rattraper les nôtres.
Tout était silencieux, trop silencieux même. On sait que les vieillards ont le sommeil léger. Sept heures sonnèrent, puis huit : il n’y avait ni lumière ni le moindre mouvement dans aucune des maisons. Certes, il faisait toujours noir. Quand pouvaient-ils faire la grasse matinée sinon pendant l’hiver ?
Fandorine fut distrait un instant de ses pensées inquiètes. Il avait de la chance : la fenêtre qu’il surveillait donnait à l’est.
Le ciel de cette contrée avait un extraordinaire talent de coloriste dans la manière des vieux maîtres vénitiens. Complètement noir au début, il devint bleu peu à peu, ensuite ce bleu s’éclaircit, laissant percer des teintes bordeaux. Il se fit progressivement mauve, écarlate, orange et enfin, un soleil tout rond apparut au-dessus des cimes pointues des sapins, semblable à une pomme qu’un hérisson aurait transportée sur ses piquants.
— Ils dorment trop longtemps, les vieux, dit le policier, coupant court aux élans lyriques de Fandorine. Ils prétendaient se lever à l’aube pour recopier leurs manuscrits. Et ils roupillent !
Eraste Pétrovitch tressaillit, quitta précipitamment son poste d’observation, saisit sa pelisse sur le banc et courut dans la rue.
Massa et Odintsov lui emboîtèrent le pas. Tous les deux crièrent, le policier en russe, Massa en japonais :
— Qu’est-ce qui se passe ?
Fandorine se trouvait déjà près de la première isba. Il frappa, puis poussa la porte sans attendre la réponse.
Elle s’ouvrit : dans ces contrées, on ne fermait pas le verrou, car il n’y avait pas de voleurs.
La maison était composée d’une seule pièce presque nue, pareille à une cellule de moine. Au milieu, se trouvait une table sans nappe. Dessus, un reste de chandelle et un bout de papier.
Avant même d’y avoir jeté un coup d’śil, Fandorine savait déjà ce qu’il y trouverait.
Votre nouveau règlement et vos registres cherchent à nous faire abandonner la véritable foi chrétienne et à nous exiler loin de notre patrie, or notre patrie, c’est le Christ.
C’était le même texte que d’habitude, tracé d’une écriture différente cependant : ouvragée, avec des boucles et des ligatures. L’encre était toute fraîche. L’encrier se trouvait juste à côté, la plume était restée dedans.
Eraste Pétrovitch grinça des dents, passa le papier au policier, se précipita dans l’isba suivante.
Il y découvrit le même spectacle : une chandelle, un encrier, un mot d’adieu.
Et dans la troisième.
Et dans la quatrième.
La formule était écrite chaque fois de manière différente : manifestement, les calligraphes avaient cherché à montrer leur art pour la dernière fois.
Il n’y avait aucune trace des copistes.
— Ils ont dû aller au village pour dire adieu à leurs proches, supposa Odintsov, qui avait du mal à reprendre son souffle. Ils sont vieux, ils marchent lentement. On les rattrapera ! Au pire, on les sortira de sous la terre !
Il saisit une paire de skis qui se trouvait à l’entrée, prêt à se lancer à leur poursuite.
— Et vous, Eraste Pétrovitch ? Prenez des skis dans n’importe quelle isba ! Il faut faire vite !
— Ils ne sont pas allés au v-village, dit Eraste Pétrovitch en regardant autour de lui. Massa, cherche un sous-sol ou une cave !
— Quelle cave ? s’écria Julien en levant les bras au ciel.
Il trépignait d’impatience.
— Qu’avaient-ils besoin de cave ? On leur apportait tout du village ! Bon, tant pis, j’y vais seul.
Et il dévala le perron.
En effet, aucune des isbas n’avait de cave. Aucun signe de présence d’une mine : ni terre retournée ni trou.
Fandorine et le Japonais finissaient de fouiller l’église lorsqu’ils virent arriver Odintsov, tout essoufflé, couvert de neige jusqu’aux genoux.
— Tu es revenu bien vite. Pourquoi donc ? demanda Eraste Pétrovitch en frappant le plancher devant l’autel.
Le bois rendait un bruit sourd : il n’y avait pas de cavité.
Le policier le regarda d’un air maussade.
— Je ne suis peut-être pas très futé, mais pas non plus un imbécile fini. En courant à travers champs, j’ai vu qu’il n’y avait pas de traces. Ils n’y sont pas allés, au village. Vous aviez raison, Eraste Pétrovitch. Elles se sont enterrées dans les parages, ces espèces de vieilles bourriques têtues.
— Et moi qui espérais que tu aies raison… (Fandorine se frotta le front.) Moi aussi, j’ai pensé aux traces sur la neige. Dans la rue, la neige est bien tassée, il y a des traces de pieds et de traîneaux. Mais ailleurs, rien, juste nos traces à nous, là où nous sommes montés en venant de la rivière.
Massa jeta même un coup d’śil tout en haut du clocher. Pourtant, les adeptes de l’enterrement volontaire n’avaient pas grand-chose à y faire.
— Sont-ils montés au ciel ? s’écria le policier avec un geste de désespoir. La terre les a-t-elle engloutis ?
— C’est plutôt la deuxième variante. Mais comment a-t-elle fait pour les engloutir ? Nous avons tout fouillé. A moins que… Ah, les m-maudits !
De nouveau, sans rien expliquer à ses adjoints, Eraste Pétrovitch se précipita dans la rue du village. Massa sauta à bas de l’échelle et le suivit, ainsi qu’Odintsov.
— Où allez-vous ? cria Julien en voyant Fandorine se diriger vers la salle des manuscrits. Nous y étions tout le temps !
Sans l’écouter, Eraste Pétrovitch entra dans la pièce, tourna la tête en tous sens et, soudain, s’approcha du mur qui donnait sur la rivière. Il s’accroupit : là, sous le banc, à peine visible dans la pénombre, se trouvait une petite trappe.
Il l’ouvrit : une échelle vétuste descendait dans le sous-sol.
— Massa, la lampe de poche !
Fandorine et le policier descendirent dans le noir. Ça sentait la poussière et l’encens.
Massa sauta après eux : on eût dit une balle élastique. Il agita sa main pour faire fonctionner la batterie de la torche américaine.