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La tache de lumière glissa sur le sol en terre battue, sur les murs en rondins, arracha à l’obscurité un visage sévère : une icône primitive. Puis un deuxième, un troisième…

Une chapelle cachée, dit Odintsov. Dans notre village, il y en avait une aussi, sous le séchoir à blé. Pour avoir où prier au cas où les gens viendraient de la ville démolir l’église.

Fandorine l’interrompit.

— Les vieux avaient tout décidé à l’avance ! Notre venue les a retardés, mais pas pour très longtemps. A peine sommes-nous partis qu’ils sont descendus. Pendant que je fumais mon cigare, idiot que je suis ! Et dire que durant tout ce temps où j’admirais le coucher du soleil ils agonisaient juste au-dessous de nous…

— Attends, Eraste Pétrovitch. C’est qu’ils ne sont pas là ! Et puis, quand nous sommes arrivés, ils étaient en haut, tranquilles, posés, ils faisaient leur travail habituel !

— As-tu vu ce qu’ils étaient en train d’écrire ? Ils étaient peut-être justement en train de rédiger le mot sur « notre patrie ». Et dès que nous sommes partis, ils sont allés s’enterrer dans leur tombeau !

— Maître ! appela Massa en dirigeant la lumière vers le bas.

On voyait une trappe au milieu du sol en rondins. Toutes les fentes étaient soigneusement colmatées avec de la mousse.

— La voilà, la mine, dit Fandorine d’une voix brisée d’émotion, à peine audible.

Une mort difficile

La trappe était fermée de l’intérieur par un cadenas, mais l’effort de six bras puissants suffit pour l’arracher immédiatement avec les gonds.

Une onde d’air confiné – ou plutôt d’absence totale d’air – leur monta au visage.

Quelques gradins en terre battue conduisaient en bas, à droite : la mine avait été creusée à côté de la maison.

Fandorine, recroquevillé, descendit le premier.

Une autre porte.

Soigneusement colmatée, elle aussi, mais sans cadenas : il l’ouvrit d’un simple coup d’épaule.

Malgré une légère fraîcheur qui pénétrait d’en haut, il suffoqua. Son front se couvrit de sueur.

C’est cela, l’odeur de la mort, pensa Eraste Pétrovitch.

La mort sentait la terre gelée, l’air bu jusqu’à la dernière goutte, la cire fondue, l’urine.

Derrière lui retentit le bourdonnement de la lampe de poche que Massa venait d’allumer. La grotte s’éclaira.

La voûte basse tapissée de planches tenait sur un seul pilier en bois au sommet duquel plusieurs étais se rejoignaient à la manière des baleines d’un parapluie.

— Dirige ta torche plus bas !

Quatre corps immobiles gisaient par terre, enveloppés dans des linceuls noirs. Trois d’entre eux étaient étendus sur le dos : on voyait les croix à huit branches brodées sur leur poitrine.

Le quatrième, recroquevillé près du pilier, s’agrippait au socle en bois.

Partout, des chandelles, des dizaines et des dizaines de chandelles consumées à moitié : elles s’étaient éteintes faute d’oxygène.

— Seigneur, accueille les âmes de… murmura Odintsov en se signant avec deux doigts (le choc lui avait fait oublier qu’il n’était plus vieux-croyant depuis longtemps). Laissez-moi passer, Eraste Pétrovitch, il faut les sortir de là…

— Ne bouge pas ! cria Fandorine en montrant le pilier.

Celui-ci était raboté en son milieu – on aurait dit qu’un castor l’avait rongé – et ne tenait que par miracle. Au premier heurt il allait se briser. Il avait fallu des calculs très précis et une habileté extraordinaire pour concevoir cette construction fragile.

Le policier, qui avait déjà fait un pas pour pénétrer dans le caveau, se figea.

— A quoi ça sert ? murmura-t-il.

— Tu as entendu parler de la mort difficile et de la mort douce ? Les trois là-bas ont choisi la difficile. Le pilier raboté, c’est pour ceux qui n’ont pas la force de souffrir le martyre. Il leur suffit alors de pousser le socle…

Massa éclaira la silhouette recroquevillée. Il s’agissait du copiste au nez retroussé : manifestement, le plus coriace des quatre. Ne supportant plus les souffrances, il avait cherché la mort « douce ». Il avait rampé jusqu’au pilier, mais n’avait pas eu assez de force pour faire tomber le toit. C’était lui qui sentait l’urine. Ses ongles étaient sales et ensanglantés : il avait griffé la terre. Heureusement que, sous son capuchon, on ne distinguait pas bien son visage.

— Une mort épouvantable, dit Odintsov en reculant avec une grimace. Que Dieu nous en préserve. Le charpentier de Denissievo, lui, avait eu pitié de sa famille, vous vous rappelez ? Il avait brisé le pilier.

La lumière s’éloigna du cadavre, glissa sur le sol et s’arrêta sur un carré blanc entouré de chandelles des quatre côtés.

Eraste Pétrovitch se mit à quatre pattes et pénétra dans la mine avec mille précautions, en essayant de ne rien heurter. Il tendit la main, attrapa la feuille et revint tout aussi lentement, sans quitter des yeux le fragile pilier.

— Eclaire !

Le papier était entièrement recouvert d’écritures anciennes, non pas calligraphiques comme celles des scribes, mais ordinaires, presque des lettres d’imprimerie. On pouvait reconnaître la main qui avait tracé les missives trouvées dans les autres mines.

Mais le texte était différent.

Fandorine lut à haute voix, syllabe par syllabe, les mots qu’il déchiffrait avec peine :

— « Aux temps jadis je m’étais retiré pour mon salut dans un couvent connu pour sa vieille piété… »

Le policier lâcha un juron : un écho parcourut la crypte et le pilier émit un grincement menaçant.

— Le commissaire ! Quel fumier ! Il prétend être un homme instruit ! Mon śil ! Ce c… n’est bon qu’à garder les cochons ! ajouta Julien dans un souffle. Vous avez oublié, Eraste Pétrovitch ? A Denissievo, j’avais trouvé le même papier et je l’avais donné au commissaire ! Et lui, il l’avait jeté par terre après avoir lu le début !

En effet, si Fandorine n’avait pas été si absorbé par le déchiffrage de l’alphabet slavon, il y aurait pensé également. Le gradé avait qualifié le papier de « délire de schismatique » et il l’avait jeté.

Cela voulait dire que les suicidés laissaient deux lettres, et non pas une. La première était adressée au monde qu’ils quittaient ; la deuxième, qu’ils emportaient avec eux dans la tombe, n’était pas destinée aux regards extérieurs.

Ah, s’il l’avait su dès le début !

Mais il ne servait à rien de se fustiger. Mieux valait tard que jamais.

— Venez, on va la lire à la l-lumière.

Le lac Vert

Le policier, qui s’était rendu au Grand Bogomilovo, c’est-à-dire au village, en revenait suivi d’une foule : les habitants souhaitaient dire adieu à leurs vieillards. Il y avait des femmes et des enfants, mais personne ne pleurait : le choc était trop grand, sans doute. Ou bien ils ne voulaient pas exprimer leur chagrin devant un étranger. Les copistes sont des gens à part, ils ne ressemblent à personne.

— Partons, Eraste Pétrovitch. Laissons-les se lamenter tout leur soûl, s’empressa de dire Julien qui semblait avoir honte de sa cocarde et de ses boutons d’uniforme marqués de l’aigle bicéphale.

En effet, il fallait partir vite.

Depuis la veille, la neige avait cessé de tomber. La piste tracée par l’attelage s’était bien conservée, ils purent avancer vite. Dans l’après-midi, lorsque la neige eut bien durci sous l’effet du soleil, Fandorine et Massa descendirent du traîneau à tour de rôle pour courir une bonne heure. Odintsov essaya d’en faire autant mais, par manque d’habitude, il s’essouffla au bout d’un kilomètre.