Ils ne firent qu’une brève halte pour nourrir le cheval. Il leur fallait absolument arriver au lac Vert avant la nuit.
Et c’est ce qui se passa : le lac leur apparut dans le dernier reflet du jour déclinant.
Peut-être qu’en été, ce lac était vert en effet, mais à présent, une semaine après l’Epiphanie, on n’y voyait pas une seule tache verte. Une large plaine blanche bordée d’arbres nus tout noirs, sans un seul conifère.
Le sillon les conduisit à un élargissement de la rivière au-dessus duquel, éclairée par le soleil couchant, se dressait une petite maison en rondins.
— Ce sont les chasseurs qui l’ont construite, expliqua Odintsov. L’hiver, quatre chemins partent d’ici, dont deux longent la rive : celui de gauche conduit vers Salazkino, celui de droite, vers Latynino. Un troisième traverse le lac en direction de Bakhroma. Enfin le quatrième chemin part en diagonale, vers Bestchegda. Partout, ce ne sont que des schismatiques, des sans-popes, et ils vivent de la pêche. Impossible de savoir où sont allés les nôtres.
— Ils n’y sont pas allés tous, en tout cas, répondit Fandorine, qui scrutait le paysage, la main en visière.
Il venait de remarquer un attelage couvert, de forme carrée, devant la maison : sans doute était-ce le traîneau d’Evpatiev.
En s’approchant, ils entendirent un bruit de hache régulier et aperçurent le cocher. Il coupait du bois.
Un homme de haute stature, la chemise ouverte sur la poitrine, sortit sur le perron. C’était Nikiphore Andronovitch.
En voyant les nouveaux arrivants, l’industriel fronça les sourcils.
— Il a l’air furieux, marmonna Julien. Il serait capable de ne pas nous laisser entrer.
Sans en arriver à de telles extrémités, Evpatiev déclara toutefois d’entrée de jeu qu’il exigeait des explications. Dans son mot, Fandorine s’était contenté de dire que les passagers du dernier traîneau avaient pris la décision de retourner à Bogomilovo.
Mais, en apprenant ce qui s’était passé après leur départ, Nikiphore Andronovitch cessa de faire la tête. Son commentaire à propos de la mort des copistes fut bref et précis, sans états d’âme :
— C’est la pire chose qui pouvait nous arriver. Ces anciens jouissaient d’une grande autorité. Leur exemple sera suivi par plusieurs. Ah, Laurent, Laurent, il a bien calculé son coup !
Puis il leur parla de leurs compagnons. En arrivant à ce croisement de quatre chemins, les membres de l’expédition avaient décidé de se séparer.
Aloïs Stépanovitch s’était rendu dans le village le plus important, Bakhroma.
Kryjov, son adjoint, à Bestchegda.
Le prêtre et le diacre avaient entrepris de se rendre à Latynino à skis.
Le psychiatre était parti à pied pour Salazkino, le village le plus proche, facilement accessible par un bon sentier.
— Et moi, je suis resté ici, conclut-il. J’attends que les quatre responsables des villages viennent me rejoindre. Nous allons réfléchir ensemble à ce que nous pouvons faire pour protéger les gens.
— Pas bête, approuva le policier. Loin de leurs villageois, les anciens seront peut-être plus arrangeants.
— Et nos dames ?
Ce mot fit sourire Nikiphore Andronovitch.
— Elles nous ont quittés. Cyrielle avait son propre itinéraire. Elle est partie à travers la forêt pour le monastère de la Vieille Piété.
— Qui habite là-bas ?
— Personne. Autrefois, il y avait des moniales, mais la dernière est morte il y a déjà une dizaine d’années. C’est un lieu de prière, de pèlerinage. Il y a une chapelle Sainte-Parascève : cette sainte veille sur la paix des ménages et la santé des enfants. Les bonnes femmes d’ici y vont souvent avec leurs gamins. Cyrielle a décidé d’y conduire la gamine. Ou plutôt, c’est la gamine qui la conduit. Et vous, que comptez-vous entreprendre, messieurs ?
— En ce qui me concerne, j’ai de la lecture. Il est question de brebis dans ce texte. Je dois y réfléchir.
Fandorine s’assit à table, approcha la lampe à pétrole et sortit le mot de sa poche.
— Quelles brebis ?
— Des brebis à la toison blanche. C’est un document passionnant. Je ne l’ai lu qu’une fois et en toute hâte. A présent, je veux l’étudier. Je vais vous le lire à haute voix. Soyez attentifs. Je suppose que cet écrit donne la c-clef de l’énigme.
La clef
— « Aux temps jadis je m’étais retiré pour mon salut dans un couvent connu pour sa vieille piété, lut Fandorine après avoir expliqué d’où il tenait ce papier, le même que dans la mine de Denissievo. C’était une bâtisse solide, entourée de pâturages où paissait force bétail, surtout des brebis à la toison blanche. Et le père supérieur m’a ordonné, pour m’éprouver, de garder un troupeau de brebis fort nombreux. Un jour, comme j’étais fatigué de mon labeur, je me suis assis à l’ombre d’un chêne et je me suis endormi et il m’est venu un songe. J’ai vu une terre du bien des justes… »
— Pardon ? demanda Odintsov, qui écoutait avec la plus grande attention.
— « Une terre du bien des justes », répéta Eraste Pétrovitch en haussant les épaules. Je ne sais pas ce que cela veut dire.
Evpatiev s’écria avec impatience :
— Lisez donc ! Je connais ce texte. Je vous expliquerai après. Lisez !
— « J’ai vu une terre du bien des justes. Et j’ai eu grand-peur et une terrible faiblesse est descendue dans mes membres : j’étais assis dans un vaste pré, à côté d’une forêt sombre, et je dormais, et pendant ce temps, mes brebis s’étaient dispersées. Et dans mon rêve, je m’éveillais et voyais qu’un grand malheur était arrivé : toutes mes brebis blanches s’en étaient allées. Les unes se trouvaient à l’orée de la forêt et leur toison paraissait foncée dans l’ombre des arbres. Les autres avaient pénétré dans la forêt et de là parvenaient cris et bêlements, car les loups s’étaient jetés sur elles. Le soleil était déjà tout bas, et près de se coucher, et les loups allaient surgir de la forêt et dévorer tout mon troupeau.
« Une peur terrible me saisit dans mon rêve, j’ai commencé à courir à travers le champ, mais que pouvais-je faire ? Je ne pouvais plus rassembler mes brebis, elles s’en étaient allées trop loin.
« J’avais près de moi un petit reste : un mouton, une brebis et un agneau. Je leur ai donné un coup de verge, je les ai chassés vers le chemin, ils se sont mis à courir, Dieu soit loué. Ils allaient se sauver.
« Ayant esté trouvé un autre peu, je les ai chassés aussi… » Ce n’est pas clair : que veut dire “ayant esté trouvé” ? dit Fandorine en interrompant sa lecture.
— Ce sera sans doute une forme grammaticale archaïque, je ne suis pas un spécialiste du slavon. Ou tout simplement une faute du scribe. Cela arrive souvent : il y en a un qui se trompe et ensuite tous les autres recopient pieusement son erreur, par crainte du péché.
— Plus loin, ce n’est pas très clair non plus. « Puis verbe un troisième… »
— Si, c’est parfaitement clair. Cela veut dire : « tout en parlant, en marmonnant… ».
— « Puis encore un demi-peu. Après quoi, j’ai vu que c’était trop tard pour sauver les autres. Le soleil s’était déjà caché à moitié derrière la forêt, les loups et les louves se tenaient derrière les arbres, la gueule ouverte, ils étaient légion, et tout devant, le Loup Antéchrist, avec une croix orthodoxe plantée en plein front, et le nom de cet Antéchrist était Zoud. J’étais perdu ! Qu’allais-je dire au père prieur lorsqu’il me demanderait : “Où sont mes brebis ?”
« Humble pécheur, je suis tombé à genoux et j’ai fermé les yeux pour voir le ciel et non la terre. Je me suis mis à prier la Sainte Mère de Dieu : “Protège-moi et apprends-moi, ô Sainte Vierge, comment sauver mes blanches brebis ?”