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« La Très-Pure a eu pitié de moi et elle m’est apparue sur son nuage doré en me disant : “Tu ne sauveras pas les brebis blanches, sauve les agneaux blancs.”

« Je me suis levé, j’ai lâché mes chiens, le chien et la chienne. Le chien a pris peur en voyant des loups menaçants, il s’est enfui la queue entre les jambes. La chienne n’a pas eu peur, elle a rassemblé tous les agneaux blancs qui étaient dans le champ et elle les a chassés vers le couvent. Derrière moi, j’entendais pleurs et cris : les loups dévoraient le reste du troupeau.

« Le père supérieur est sorti vers moi et il m’a demandé : “Dis-moi, novice, où est mon grand troupeau ?”

« Je me suis jeté à ses pieds en pleurant : “Je suis un grand pécheur, maître, je suis faible et indigne. Je t’ai envoyé le peu de brebis blanches que j’ai pu sauver, et aussi des agneaux, le reste a péri.”

« Et le supérieur m’a répondu : “Petits et blancs, ils auront des ailes et ils deviendront des anges.”

« Il m’a pardonné et m’a béni. » Il n’y a rien d’autre. C’est t-tout. Rien au verso non plus. Qu’en dites-vous, Nikiphore Andronovitch ?

Evpatiev déclara, sûr de lui :

— Il n’y a là aucun secret. C’est un extrait de la « Vision du père Ambroise », un texte assez connu de l’époque de Pierre le Grand. Ambroise est un des enfants spirituels de l’archiprêtre Avvakoum, nous connaissons très peu de chose sur lui. La « Vision » est écrite dans une langue parlée très simple : il s’agit donc d’un laïque qui n’a pas reçu d’éducation ecclésiastique. Il existe beaucoup de variantes de cet écrit. Comme je l’ai déjà dit, on y trouve des différences d’interprétation ou, tout simplement, des passages obscurs. Je peux jeter un coup d’śil ?

Nikiphore prit la feuille et la regarda attentivement.

— Le texte a été recopié récemment. Il y a des négligences, ce qui est exclu chez les copistes professionnels d’aujourd’hui. Par exemple, il manque le signe dur à la fin de Zoud, le nom du Loup Antéchrist…

Il rendit la feuille à Fandorine et poursuivit.

— Oui, je dois vous décevoir. Il n’y a rien d’ésotérique. Quant au rêve d’Ambroise sur les brebis blanches et les loups, je le connais depuis que je suis enfant. C’est une allégorie poétique sur le devoir qu’a le pâtre de protéger ses ouailles du démon.

— Et que signifie la métaphore du chien qui s’enfuit et de la chienne courageuse ?

— C’est bien connu : la tradition des vieux-croyants tient grâce aux femmes. A l’époque d’Ambroise ce n’était pas le cas, mais il n’est pas prophète pour rien… Et il ne faut pas s’étonner que les suicidés prennent ce texte avec eux dans la mine : ils sont persuadés d’avoir fui les loups et de s’être abrités en un saint lieu…

— Il ne sert donc à rien, ce papier ? Saloperie ! cracha le policier.

Il se posa sur le banc, découragé.

Tous les trois se turent.

Eraste Pétrovitch alla jusqu’à la fenêtre derrière laquelle s’étalait un paysage nocturne tout à fait en harmonie avec son état intérieur. Il sortit de sa poche un vieux chapelet vert et commença à l’égrener.

Massa observait son maître avec angoisse et espoir. Evpatiev voulut dire quelque chose, mais le Japonais lui fit « Chut ! » en portant son doigt à ses lèvres.

Nikiphore Andronovitch haussa les épaules, prit sur la table une jolie gourde en argent et but au goulot.

— Vous ne voudriez pas un coup de rhum ? Vous devez être fatigué du voyage, proposa-t-il.

Le Japonais émit de nouveau un bruit de protestation, mais c’était trop tard : Fandorine avait été interrompu dans sa réflexion.

— P-pardon ?

Eraste Pétrovitch se retourna et regarda l’industriel d’un air distrait.

— Vos convictions religieuses ne vous interdisent-elles pas de boire de l’alcool ?

— C’est un péché, mais un péché véniel. Pas du tout comme fumer de l’herbe de Satan, dit Evpatiev en souriant, sans doute pour remonter le moral à son interlocuteur découragé. Un vieux-croyant pur et dur n’aurait jamais bu avec vous dans le même récipient, mais je prends ce risque, poursuivit-il sur le même ton.

Un sur la gourde :

N. A.

M

— Je comprends N. et A. Mais que vient faire là ce M ? demanda Fandorine, toujours aussi distrait, en prenant du rhum. Votre nom commence bien par un E ?

— Ce ne sont pas mes initiales, expliqua Evpatiev. C’est un nombre. Vous voyez un petit accent sur le M ? On l’appelle « titre ». La lettre M, le mysleti de l’alphabet slave, qui veut dire méditation, signifie 40 lorsqu’elle est surmontée d’un titre. Mes commis m’ont offert cette gourde pour mes quarante ans.

— Méditation ? répéta Fandorine. Méditation ? C’est exactement cela ! Il faut méditer et non pas…

Il saisit le texte, y plongea son regard.

— Mais bien sûr ! Ce sont des chiffres !

— Hein ? fit Odintsov.

Massa se pencha en avant, lui aussi.

— Des chiffres ?

— De quoi parlez-vous ? demanda Nikiphore Andronovitch en examinant la gourde.

— La lettre dobro, le bien, correspond à quel nombre ? demanda promptement Eraste Pétrovitch, les yeux rivés sur la feuille.

— Quatre.

— Eh oui, tout est donc indiqué. Et la lettre esté, « être » ?

— Cinq.

— Ça colle parfaitement ! Et glagol ?

— Glagol, « verbe », ou « parole », correspond à trois. Mais qu’est-ce que cela peut…

— Et ije, que j’ai interprété ici comme « peu » ? C’est un chiffre aussi ?

— Oui. Cela signifie huit.

— Donc un demi-ije, c’est quatre. Eh bien, je comprends tout ! A l’exception du b-bien des justes !

Les trois hommes se précipitèrent vers Fandorine. Evpatiev et Odintsov, le souffle brisé d’émotion, le bombardèrent de questions. Massa le regardait tout simplement dans les yeux, avec une impatience si passionnée qu’Eraste Pétrovitch eut honte.

— Excusez-moi, messieurs. Je vais vous expliquer ce que je viens de comprendre. Et nous avancerons ensemble.

Il s’essuya le front avec le magnifique mouchoir où étaient représentés des lutteurs de sumo.

— J’avais raison. Ce fragment contient en effet la clef de l’énigme. Une instruction ou une prophétie. Très probablement une prophétie que certains ont considérée comme une injonction, et un mode d’emploi…

— Ne pourriez-vous pas être plus clair ? supplia Nikiphore Andronovitch.

— Tous les mots qui semblent superflus dans le texte forment un code extrêmement simple. Dans sa vision, Ambroise sauve d’abord un petit reste du troupeau, un mouton, une brebis et un agneau. C’est-à-dire un couple avec enfant, comme à Denissievo, où sont morts enterrés le charpentier, sa femme et leur bébé. Plus loin, il est dit : « Esté trouvé un autre peu, que j’ai chassé aussi. » « Esté », c’est le chiffre cinq, et ce sont cinq personnes qui se sont enterrées au village de Paradis. « Puis verbe un troisième… » Le « verbe », c’est un trois ! C’est à propos du village de Barbouillevo où périrent trois personnes : l’ancien avec sa femme et sa fille. Plus loin dans la « Vision » on trouve : « Puis, encore un demi-ijé », c’est-à-dire quatre…

— Les quatre pépés ! s’écria Massa qui dévorait son maître des yeux.

— Faites voir ! s’écria Evpatiev en arrachant la feuille à Fandorine. En effet ! C’est une coïncidence extraordinaire. La prophétie s’est accomplie ! Mais que signifie…

— Un instant ! dit Eraste Pétrovitch en l’interrompant.