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Il ne se rendait même pas compte que ses doigts égrenaient frénétiquement le chapelet.

— « Le bien des justes », ce sont quatre justes, c’est-à-dire quatre villages de vieux-croyants ! Comme ici, sur le lac Vert.

— J’ajouterai encore quelque chose, dit Nikiphore Andronovitch en désignant la lettre. Qu’est-ce que c’est, d’après vous ? Là, sous le nom du Loup Antéchrist ? Vous voyez cette espèce de crochet ? En lisant, vous n’en avez rien dit et je ne l’avais pas vu non plus.

Fandorine regarda l’étrange signe qui précédait le nom de Zoud.

— J’ai cru que c’était une rature.

Ce fut le tour d’Evpatiev d’épater ses compagnons.

— Non, ce n’est pas une rature ! C’est le nombre 1 000. Suivi des quatre lettres qui forment le mot « Zoud », il forme le nombre 7 404. Attendez, attendez ! Nous avons trouvé la réponse ! L’Antéchrist s’appelle 7 404. Vous comprenez ? s’écria l’industriel, manifestement bouleversé par sa propre découverte.

— N-non, pas tout à fait.

— Selon le calendrier russe ancien, depuis le 1er septembre nous sommes entrés dans l’année 7404 après la création du monde. Le recensement a coïncidé avec l’année indiquée dans la prophétie ! C’est pour cela qu’ils s’enterrent tous !

Fandorine, tout pâle, rectifia :

— Non, pas tous. Le commentateur de la prophétie n’avait initié à ce mystère que quelques élus. Il donnait le texte, en expliquait le sens. Ainsi a-t-il « sauvé » d’abord trois personnes, puis cinq, puis encore trois et, à la fin, quatre. Ceux qu’il avait désignés avaient accepté la m-mort sans rechigner. Ils devaient être fiers de faire partie des élus, par-dessus le marché ! Mais il reste les « agneaux blancs » qu’Ambroise a ramenés au couvent en grand nombre. Qui sont-ils ? Pourquoi sont-ils si chers au « père supérieur », c’est-à-dire, au Seigneur ? Autrement dit, qui sera la prochaine victime ?

— Le fol en Christ nous le dira, proféra le policier d’un air menaçant en secouant son toupet. Il doit être dans les parages, ce maudit Laurent, près du « bien des justes ». Il ne nous échappera pas, c’est sûr ! D’ici, il ne peut plus aller nulle part. Je chausserai mes skis pour le chercher sur les quatre…

Eraste Pétrovitch l’interrompit, dépité :

— Tais-toi, Julien ! Ce n’est pas lui, notre homme ! Laurent n’y est p-pour rien.

Un silence de mort s’installa dans l’isba.

Les brebis blanches et noires et les agneaux blancs

— Nous croyions poursuivre les semeurs de la contagion, alors que nous transportions nous-mêmes le mal. Le malheur ne nous devançait pas, il nous suivait à la trace. N’est-ce pas ? Lorsque nous arrivions dans un village, il y régnait paix et tranquillité. A peine étions-nous partis que la mort frappait. Vous rappelez-vous, le docteur avait surnommé notre groupe fort hétérogène « détachement sanitaire de prévention des épidémies » ? Il faudrait changer la formule en « détachement de diffusion des épidémies ».

— Attends, attends, Eraste Pétrovitch ! s’écria le policier, qui, comme toujours lorsqu’il était bouleversé, passait au tu. Où veux-tu en venir ?

Nikiphore Andronovitch pouffa :

— Vous y allez un peu fort… C’est n’importe quoi ! Soupçonneriez-vous Cyrielle, cette Cassandre de la vieille foi ?

Après avoir réfléchi, Fandorine hocha la tête.

— Non, ça ne colle pas. Vous dites qu’elle s’est dirigée vers un monastère vide ? Comment s’appelle-t-il déjà ?

— Le monastère de la Vieille Piété.

— C’est ça. Mais il n’y a personne qui y habite, or le sauveur de brebis a besoin de nouvelles victimes, les f-fameux agneaux blancs. Le provocateur qui sème la mort n’est pas nécessairement un vieux-croyant.

— Eraste Pétrovitch, ne nous fais pas languir. Dis-nous qui c’est, implora Julien.

— Cela peut être n’importe qui ! Par exemple, Léon Sokratovitch Kryjov, qui cite souvent Serge Guennadievitch, dont il partage manifestement les idées.

— Quel Serge Guennadievitch ? s’étonna Evpatiev.

— Netchaïev le terroriste. Celui qui, depuis trente ans, appelle la Russie à la violence et qui a écrit le Catéchisme révolutionnaire. Je connais ce document extraordinaire par cśur, car il provoquera encore bien des malheurs. « Au fond de son être, le révolutionnaire a rompu avec toutes les lois, toutes les règles, toutes les conventions communes, avec la morale de ce monde. Il est l’ennemi juré du monde et, s’il continue d’y vivre, c’est pour mieux le détruire. » Ou bien, et c’est encore plus direct : « Notre association n’a pas d’autre objectif que la libération complète et le bonheur du peuple, c’est-à-dire des ouvriers. Convaincue que cette libération et ce bonheur ne peuvent être obtenus que par la voie d’une révolution populaire absolument destructrice, l’association emploiera toutes ses forces et tous les moyens à sa disposition afin de développer et d’attiser les maux et les malheurs qui doivent mettre fin à la patience du peuple et le pousser à une insurrection totale. » Du point de vue d’un nihiliste, n’importe quel bouleversement, en déséquilibrant la masse, rapproche le moment de la grande révolte. Plus le peuple se porte mal et plus le bateau du pouvoir, que Kryjov appelle « la nef des fous », coulera vite.

— Exact ! C’est Kryjov ! cria le policier. L’autre jour, un capitaine de la Sûreté a fait une conférence sur les révolutionnaires nihilistes. Ce sont des chiens enragés, ils veulent la ruine du pays !

Evpatiev devint très sérieux.

— Hum, en effet… Kryjov avait visité ces villages à plusieurs reprises. Les gens le connaissaient, ils lui faisaient confiance. Il faut que nous allions immédiatement à Bestchegda !

— Attendez. Votre psychiatre, Anatole Ivanovitch Chechouline, ne m’inspire pas confiance non plus. Sa venue est déjà suspecte : il arrive comme par hasard dans le foyer d’une épidémie de suicides qu’il avait lui-même prédite. J’ai observé cet homme. Il est possédé par un démon très puissant que l’on appelle l’ambition, et dans l’une de ses formes les plus douloureuses, à savoir l’ambition scientifique. N’a-t-il pas cédé à la tentation d’aider un peu son pronostic ? N’est-ce pas pour cela qu’il est venu ? Il avait du mal à cacher sa joie chaque fois qu’il y avait une nouvelle victime. Et d’un. N’ignorons pas non plus ses dons d’hypnotiseur qu’il nous a démontrés lors de la crise d’épilepsie de Laurent. Anatole Ivanovitch a étudié les mécanismes de la suggestion. Et de deux. Autre chose encore. Pourquoi ce psychiatre brillant, qui n’a eu aucun mal à soumettre le fol en Christ à sa volonté, n’a-t-il pas essayé de mettre en cause, ne serait-ce qu’une fois, la fausse version qui nous guidait ? Après cet incident, il aurait dû comprendre que Laurent appartient à ceux qui se laissent hypnotiser et non à ceux qui hypnotisent, et qu’il y avait donc peu de chances que ce soit lui le coupable.

— C’est juste ! affirma Nikiphore Andronovitch en frappant du poing sur la table. Il m’a déplu dès le début. « J’avais prédit ! », « On s’était moqué de moi ! », « Ma conférence à Pétersbourg aura un grand succès ! »… Et le regard qu’il a ? Il vous transperce !

Le policier saisit sa chapka.

— Mes braves messieurs, nous perdons notre temps ! Où est-il allé ? A Salazkino ? C’est à cinq verstes seulement. On va cueillir ce Judas direct !

— Ou prenons le curé, poursuivit Fandorine d’un air méditatif sans accorder la moindre attention à Julien. Si l’on cherche celui à qui la situation profite, eh bien le père Vincent avait tout intérêt à ce que l’épidémie se propage. Aujourd’hui, il mène une existence misérable. Pâtre sans ouailles, petit extorqueur, le t-type le plus méprisable de la région. Il doit haïr les vieux-croyants et leurs coutumes ! Et qu’est-ce que c’est que cette excursion étrange ? Est-il possible que ce soit uniquement pour de l’argent ? Avez-vous remarqué que dans chaque village il faisait le tour des maisons « pour un entretien édifiant » ? Peut-être qu’en réalité il montrait la « Vision » en faisant peur aux plus superstitieux ? Après que la nouvelle des suicides de Sterjenets se sera répandue dans toute la Russie, les autorités prendront sans doute des mesures draconiennes pour éradiquer la vieille foi.