— C’est vrai ! Ce pope est notre premier ennemi à nous tous ! confirma Evpatiev avec ardeur. Qu’est-ce qu’il craint le plus ? Que les vieux-croyants deviennent raisonnables, civilisés. Que le peuple choisisse une façon moins radicale de pratiquer la vieille foi, qu’il ait ses propres prêtres et évêques. Ce sera sa fin, il ne pourra plus sucer notre sang. Après tout, Kryjov et Chechouline sont des gens instruits, tandis que là on sent la méthode jésuite, on sent la main d’un pope !
— Et en plus, il y a ce diacre avec lui, renchérit le policier. On dirait une andouille finie, et en fait il est du genre fouineur, à promener son nez partout. L’oreille baladeuse, les yeux fureteurs ! Si c’est le pope qui sévit, alors le diacre est son complice. Je sais comment m’y prendre ! On me l’a appris. Il faut les arrêter et les interroger séparément. S’ils commencent à louvoyer, s’ils hésitent, s’ils divergent dans leurs mensonges, ils seront faits comme des rats.
Nikiphore Andronovitch dit alors d’un air inquiet :
— Ils sont allés à Latynino. Je leur ai proposé mon traîneau et mon cocher, ils n’en ont pas voulu. Nous irons à skis, qu’ils ont dit. Jusque-là, le curé n’aimait pas trop secouer son bide pour rien.
— Ceux de Latynino, on les traite de « têtes blanches », se rappela soudain le policier. C’est vrai qu’ils sont tous blondasses. Si ça se trouve, c’est eux, les agneaux blancs ! Les popes sont allés les exterminer ! Partons, messieurs, et au plus vite !
— Mitka ! cria l’industriel au cocher en entrouvrant la porte. Attelle, vite !
— A propos de Mitka, poursuivit Eraste Pétrovitch sur le même ton, qui figea sur place l’industriel. Votre cocher, il ne faudrait pas l’écarter non plus. Durant tout notre voyage, je ne lui ai pas entendu prononcer un seul mot. Il est discret, il reste toujours les yeux baissés, il essaie de ne pas attirer l’attention. Quand nous entrons dans un village, il disparaît pour réapparaître tout aussi brusquement. Quel genre d’homme est-il ? Est-il pieux ? Aime-t-il lire les vieux livres ?
— Comme la plupart des vieux-croyants, marmonna Evpatiev d’un air hébété en refermant la porte avant de se laisser choir sur le banc. Mon Dieu, faut-il suspecter tout le monde ?
Le travail de déduction se poursuivit sans la participation directe d’Eraste Pétrovitch, qui se replongea dans l’écrit ancien.
— Et on a oublié notre grand statisticien ! s’écria le policier. On a tort !
— Kokhanovski ? Arrête ! s’écria Nikiphore Andronovitch en éclatant de rire. Lui, un criminel ? Qu’est-ce que tu lui trouves ?
— C’est un Juif ! Ils ont crucifié le Christ et ils détestent les chrétiens !
— Qui est juif ? Aloïs Stépanovitch ? Qu’est-ce qui te prend ? Tu n’as jamais vu un Juif de ta vie !
— Moi, peut-être que je n’en ai jamais vu, mais M. le capitaine de la Sûreté nous a donné des instructions. Les Juifs, ils ont les cheveux noirs, un nez comme ça et des lunettes, à tous les coups. Le portrait craché de Kokhanovski. Même qu’il porte un prénom suspect : Aloïs !
— Et alors ? Si c’était Jacob, Boris ou encore Siméon, là d’accord. Mais Aloïs. A mon avis, il est d’origine polonaise.
— C’est pas tellement mieux.
Tandis qu’ils se disputaient au sujet de l’appartenance ethnique de Kokhanovski, Fandorine et Massa devisaient en japonais.
— Maître, le prêtre avec Barnabé, il faut les exclure de la liste des suspects, tout comme le statisticien avec son aide. Ils sont arrivés dans le premier village en même temps que nous. A ce moment-là, trois personnes avaient déjà péri. Quelqu’un leur avait proposé de devenir des brebis blanches et ils avaient accepté. Tandis que le docteur Chechouline, c’est une autre paire de manches. Il se trouvait au village. Ces deux-là aussi, d’ailleurs.
— J’y avais pensé. On ne peut exclure personne, répondit Fandorine avec un soupir. Le curé tout comme le statisticien viennent souvent dans ces contrées. Ils auraient pu faire un crochet par là auparavant.
L’industriel et le policier se turent, échangèrent un regard plein de sous-entendus. Sans comprendre le japonais, ils avaient manifestement abouti à la même conclusion que Massa.
— Toi, Nikiphore Andronovitch, tu es suspect aussi, dit Odintsov avec un sourire mauvais. Les schismatiques sans-popes, tu ne peux pas les piffrer, on le sait bien. Tu voudrais que tous, ils s’alignent sur vous autres, qui avez votre clergé. Tu l’as dit tellement de fois ; même que dans ton journal on en parle sans arrêt. Tu es un gars malin, une forte tête. Tu aurais très bien pu former le projet de détourner la société de tous ces anciens, ces chuchoteurs et ces fols en Christ pour les ramener à ta foi d’un coup ! C’est drôlement habile !
Evpatiev poussa un cri.
— Qu’est-ce que tu racontes, espèce d’animal ! C’est peut-être toi le provocateur ? Un renégat comme toi ne recule devant rien ! Il n’y a pas pire ennemi pour un vieux-croyant que le converti. Cette vile idée pue le département de la Sûreté ! Vous cherchez à éliminer la vieille foi ! Je vous connais ! C’est ce capitaine dont tu parles sans arrêt qui t’a recruté ! Avoue, Judas !
L’industriel empoigna le col du policier, Julien saisit Evpatiev à la gorge et, sans l’intervention de Massa, ils auraient fini par s’abîmer mutuellement le portrait.
Le Japonais frappa légèrement le coude du policier du revers de la main, et le bras d’Odintsov retomba le long de son corps, tout engourdi. Quant au capitaliste, Massa se montra un peu plus délicat avec lui : il lui serra les poignets, et ses mains lâchèrent prise.
— Chez nous il n’y a pas de blebis blanches, dit l’Asiatique, conciliant. Il n’y a que des noiles.
L’ordre était rétabli. Les bagarreurs respiraient difficilement mais n’essayaient plus de se jeter l’un sur l’autre. Nikiphore Andronovitch semblait en plus avoir honte : lui, un homme sérieux, un entrepreneur, propriétaire d’un journal, s’était battu avec un subalterne ! Il était tombé bien bas.
— Mais qu’est-ce qu’il fait, Mitka ? Il n’a pas fini de hacher le bois ! Il faudrait allumer le poêle, il fait froid. Il va geler cette nuit… Hum.
Evpatiev toussota et regarda autour de lui, puis ajouta :
— La petite de Cyrielle a oublié son écharpe…
En réalité, on pouvait difficilement qualifier d’écharpe l’espèce de torchon en laine qu’il venait de ramasser par terre.
— Pourvu qu’elle ne prenne pas froid, elle a un cou tout fluet. L’épreuve de l’humiliation ! Je veux bien, mais Cyrielle pourrait tout de même la vêtir plus chaudement. La gamine ne porte que des haillons, et le couvent n’est pas tout près.
— J’ai remarqué que vous n’appeliez jamais Cabochka par son prénom. Pourquoi ? demanda Fandorine en levant les yeux de sa feuille.
— Un prénom, ça ?
— Je pensais que c’était quelque prénom ancien, utilisé uniquement par les vieux-croyants.
Evpatiev hocha la tête, vexé.
— Vous avez une bien piètre opinion de nous ! Nous ne donnons pas des sobriquets de chiens aux personnes ! On l’a appelée ainsi provisoirement pour l’humilier. Ça vient de cabot. On appelait ainsi les vieux-croyants qui, de leur propre gré, s’engageaient au service de l’Etat comme soldats ou policiers. (Il jeta un coup d’śil à Odintsov.) Cabochka est un sobriquet méprisant. C’est fait exprès pour que la gamine apprenne l’humilité. Une coutume infâme ! Je ne pense pas qu’on puisse apprendre quoi que ce soit par l’humiliation…