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— La chienne ! s’écria Eraste Pétrovitch.

— Pardon ?

— Il est écrit ici : « La chienne n’a pas eu peur, elle a rassemblé tous les agneaux blancs. » Seigneur ! Est-ce possible ?

Il fit une grimace.

— Cyrielle ? s’écrièrent l’industriel et le policier.

Massa poussa un glapissement, lui aussi :

— Cylielle ?

— Toutes les deux. Elles agissaient de conserve. Mais le problème n’est pas là. (Eraste Pétrovitch se donna une tape sur le front.) J’aurais dû comprendre plus vite ! Car je sais à présent qui sont les agneaux blancs ! Pendant que Cyrielle faisait le tour des maisons en parlant aux adultes, sa chienne, elle, rassemblait les enfants. Je l’ai observée de mes propres yeux et je n’y ai vu que du feu. Espèce de t-touriste de mes deux ! dit-il en parlant de lui-même, et il conclut par un juron, ce qui ne lui était arrivé que six fois au cours de sa vie. C’est ainsi que Cyrielle a interprété les paroles du prieur : « Petits et blancs, ils auront des ailes et ils deviendront des anges. » Il est impossible de « sauver » tous les adultes, alors, au moins, les enfants innocents. C’est pour cela qu’elle a donné un nom de chienne à sa guide. Et aussi… Non mais, j’aurais dû comprendre tout de suite. « Le couvent connu pour sa vieille piété », eh bien, c’est justement le couvent de la Vieille Piété. Ça colle parfaitement ! Nous avons pris un retard terrible ! Pourvu que nous arrivions à temps ! Sans doute ont-elles fixé le jour et l’heure !

Les quatre hommes se précipitèrent vers la porte en se bousculant.

Le chśur des anges

Evpatiev s’arrêta, aspira l’air, essuya la sueur de son front.

— Je ne peux pas le croire ! C’est une diablesse ! Comme elle changeait d’apparence selon le milieu où elle se trouvait ! A Paradis, avec les mendiants elle était toute humble, avec les peintres elle plaisantait, quant aux scribes, elle les a conquis par son érudition… Et nous, comme elle a réussi à nous berner ! Je dois reconnaître que je l’appréciais énormément.

— Moi aussi, avoua Fandorine. Alors, vous pensez b-bien que les pauvres « brebis »… Elle a beaucoup de talent, cette femme. Une diablesse ? De notre point de vue, oui. Mais elle, elle doit voir les choses autrement.

Odintsov leur jeta un regard furieux.

— Vous choisissez bien le moment pour discuter ! En avant ! Partons !

Le traîneau les conduisit à l’orée du bois, après quoi il leur fallut chausser les skis. Deux chapelets de traces s’alignaient dans la neige : les unes petites, les autres plus grandes et accompagnées de trous creusés par la crosse ; l’habit de la conteuse avait laissé un sillon irrégulier : on aurait dit qu’un immense serpent était passé sur la neige.

Ils n’avaient pas trouvé de skis pour Massa, qui, d’ailleurs, ne savait pas monter dessus. Cependant, le Japonais avait refusé de rester avec le cocher Mitka et clopinait obstinément derrière en s’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux à chaque pas.

— Vous êtes trop lents ! pestait le policier. J’y vais seul !

Il accéléra le pas et, bientôt, disparut dans l’obscurité. C’était facile pour lui : il avait l’habitude de sillonner la forêt en hiver, les citadins ne pouvaient rivaliser avec lui.

— C’est encore loin ? demanda Eraste Pétrovitch en éclairant le chemin avec la lampe de poche.

— Jusqu’au monastère ? Julien a dit une heure à skis. Cyrielle a dû mettre deux fois plus de temps, surtout avec son bandeau sur les yeux. Mais, malgré tout, elles sont sans doute arrivées avant la nuit. Julien a raison, il faut faire vite !

A peine Massa avait-il réussi à rattraper son maître, à peine s’était-il assis dans la neige et avait-il mis un caramel dans sa bouche que déjà les skieurs repartaient.

Ils avaient beau avancer bien plus lentement qu’Odintsov, au bout d’une demi-heure ils le rattrapèrent.

Mais, avant de le voir, ils l’avaient entendu jurer dans l’obscurité. Il claudiquait sur un ski, utilisant l’autre en guise de béquille.

— Cette diablesse a ensorcelé le sentier ! J’ai trébuché sur un terrain plat ! Mon ski est cassé et en plus je me suis foulé la cheville, se plaignit-il. Nous allons encore arriver trop tard !

Ils le dépassèrent et accélérèrent.

Pour couronner le tout, il commençait à neiger. Les traces s’effaçaient à vue d’śil. Pour peu qu’elles eussent été complètement recouvertes, il leur eût fallu attendre Odintsov, le seul à connaître le chemin.

Mais voilà que la forêt commença à s’éclaircir, la lumière de la lampe se perdit dans l’immensité, dans l’obscurité, se fit plus diffuse et plus terne.

Une clairière !

Les traces allaient tout droit. Au bout d’une dizaine de mètres elles disparurent : dans un lieu découvert, la neige les recouvrait plus vite que dans la forêt.

Les skieurs s’arrêtèrent.

— C’est là, tout près ! cria Odintsov en les rattrapant.

Il s’arrêta, le souffle court.

— Vous voyez la chapelle là-bas ? Allez, vite !

En effet, une construction sombre, élancée se dressait au milieu des flocons de neige.

— Où faut-il les chercher ? Où peut-il y avoir une mine ?

Eraste Pétrovitch promena sa torche dans tous les sens. Evpatiev alluma la lanterne qu’il avait dérobée dans le refuge de chasseurs. De nouveau, Julien disparut dans l’obscurité.

— J’espère encore que vous vous êtes trompé, dit Nikiphore Andronovitch. A propos des enfants, hein ? Comment auraient-ils pu arriver jusqu’ici en venant de leurs villages ? Regardez le temps que nous avons mis, nous, sur nos traîneaux !

Fandorine poussa un soupir.

— J’ai posé la question à Odintsov. Il m’a dit que c’était facile. La rivière tourne, fait des méandres. De Denissievo jusqu’ici, sur la glace, il y a cent cinquante kilomètres. En coupant par la forêt, on réduit la distance à quarante-cinq. Et les autres villages sont encore plus près. Pour les gamins d’ici, qui ont l’habitude de se déplacer à skis, ce n’est pas un problème. Le tout est de savoir combien d’entre eux ont suivi la chienne…

Soudain, ils entendirent dans l’obscurité :

— Ça y est ! J’ai trouvé ! Par ici !

Evpatiev bondit, l’air souffla le feu de sa lanterne. Fandorine, lui aussi, avait oublié d’appuyer sur le levier, et sa lampe s’éteignit.

A cet instant, une grande flamme brilla devant eux : le policier venait de mettre le feu à une grosse branche de sapin, qui leur servit de torche.

Ils aperçurent la chapelle adossée à une colline boisée en pente raide. Au milieu, au niveau du sol, on voyait une petite porte en bois.

Des deux côtés, à moitié recouverts de neige, s’entassaient des skis et des luges.

Il y en avait beaucoup, des dizaines.

— Chut ! fit Julien en collant son oreille à la porte.

Eraste Pétrovitch s’approcha et entendit un chant à peine perceptible.

Des voix pures, angéliques montaient comme des entrailles de la terre.

— Seigneur ! Ils sont vivants ! murmura Nikiphore Andronovitch avant de laisser échapper un sanglot. Qu’est-ce que tu as à rester planté là, Julien ? C’est fermé ? Défonce la porte !