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Fandorine saisit aux épaules le policier qui prenait son élan pour se jeter contre la porte et le repoussa : Odintsov tomba sur la neige.

— Pas touche ! Et si la mine était organisée selon les règles ? Vous avez oublié la « mort facile » ? Tenez-vous tranquilles. Et n’entrez pas, quoi qu’il arrive.

Il fit un pas vers la porte et frappa doucement. Puis il appela :

— Mère Cyrielle !

Et encore, un peu plus fort :

— Mère Cyrielle ! C’est moi, Eraste Pétrovitch Kouznetsov !

Les chants se turent.

— Laisse-moi vous rejoindre ! Permets-moi d’être des vôtres ! implora Fandorine en faisant des signes désespérés à ses compagnons pour qu’ils se cachent.

Le policier piétina la branche qui leur servait de torche et tous les deux bondirent sur les côtés. L’obscurité et la neige les engloutirent.

Aucune réponse ne parvint de l’intérieur, et Fandorine cria de nouveau d’un ton menaçant où perçaient des inflexions hystériques :

— Laisse-moi entrer ! Peux-tu me laisser périr alors que vous allez vous sauver ? C’est un péché, ma mère ! Je t’ai sortie du feu et toi, tu me laisses dans la géhenne ? Ouvre ! Je ne partirai pas !

Il entendit un bruissement derrière la porte.

Il se prépara à agir.

Il fallait la saisir, la tirer dehors, c’était l’essentiel. Evpatiev et Odintsov arriveraient à la maîtriser. Et aussitôt, avant que les enfants aient compris de quoi il retourne, il devait se précipiter vers le pilier scié, s’il y en avait un.

Le verrou claqua. La porte grinça.

Eraste Pétrovitch leva la main droite. Il tenait la lampe dans la main gauche et avait déjà commencé à remuer le ressort. Comment trouver le pilier s’il faisait nuit à l’intérieur ?

La porte s’ouvrit.

Une mort facile

Il dut abaisser ses deux mains.

La droite, parce que ce n’était pas Cyrielle qui avait ouvert la porte, mais Cabochka.

La gauche, parce qu’il n’avait pas besoin de lampe. Un grand nombre de chandelles brillaient à l’intérieur.

— Entrez, dit la mendiante en s’inclinant devant lui.

En réalité, elle n’avait plus du tout l’air d’une gueuse. Ses tresses bien peignées étaient décorées de petites roses en papier. Une jolie robe brodée. Un collier au cou. Son visage émacié rayonnait d’extase solennelle.

Il se baissa pour s’enfoncer dans une galerie étroite qui sentait la terre.

Il entendit le verrou claquer derrière lui.

— Par ici, viens par ici, appela la voix de Cyrielle.

Au bout de l’étroit passage se trouvait une grotte ronde, basse, mais assez large. Il était difficile d’en apprécier les dimensions exactes dans l’obscurité : elle devait faire dans les vingt pieds de diamètre.

Ainsi que le craignait Fandorine, un pilier en bois se dressait au beau milieu de la mine. Il s’affinait vers le haut et, dans sa partie rabotée, n’était pas plus gros qu’un crayon. On ne comprenait même pas comment le plafond en planches étayé par des cales obliques pouvait tenir sur un appui aussi fragile. Sans doute était-ce un grand maître qui avait bâti cette construction.

Cette mine avait été aménagée avec bien plus de soin que celle de Bogomilovo. On avait dû la creuser tout spécialement pour le salut des « agneaux blancs ».

Les cierges n’étaient pas plantés dans la terre, mais placés sur des étagères, dans des bougeoirs. Dans un coin, une armoire à icônes avec une veilleuse. Partout, des guirlandes de fleurs en papier.

Mais Fandorine n’avait pas vu tout de suite ces décorations somptueuses. Il étudiait le funeste pilier. C’est seulement après qu’il leva les yeux sur Cyrielle et sur les enfants.

Ces derniers étaient « blancs » au sens propre : les filles portaient des robes blanches, les garçons des chemises blanches. Partout, des petits visages, des yeux brillants s’étaient tournés vers Fandorine : on aurait dit plusieurs dizaines de cierges.

Cabochka avait bien fait son travail : vingt-huit garçons et filles étaient assis à même le sol, serrés les uns contre les autres. Il y avait même parmi eux des tout-petits : sans doute leur sśur ou leur frère aîné les avait-il conduits sur une luge, pour les sauver de l’Antéchrist…

Après avoir regardé et compté les enfants (avec Cabochka, ils étaient donc vingt-neuf), Eraste Pétrovitch se tourna vers le personnage principal.

Elle n’avait plus son bandeau ! Ce fut la première chose qui le frappa.

Elle portait son habit ordinaire. Elle ne s’était pas pomponnée pour l’occasion, mais avait enlevé le tissu qui masquait ses yeux.

Le regard qu’elle avait ! Droit, autoritaire, brillant comme de l’acier fondu.

— Tu nous as trouvés ? dit-elle avec tendresse. Tu es intelligent, je l’ai compris tout de suite. C’est ton cśur qui t’a guidé. Tu as eu de la chance, tu seras sauvé. Assieds-toi là-bas, dans le coin. Assieds-toi.

Sa voix et son regard possédaient une force hypnotique : Eraste Pétrovitch éprouva un léger vertige, ses muscles se relâchèrent, il ressentit une envie irrésistible de s’asseoir à la place indiquée par la conteuse.

Il ferma les yeux un instant, secoua sa torpeur.

Allait-il s’asseoir dans le coin ?

— Permets-moi de me mettre près de toi, ma mère.

Pourvu qu’elle l’y autorise ! Cela lui faciliterait la tâche.

Une circonstance le réconforta : Cyrielle était assise un peu à l’écart du pilier. En l’assommant d’un coup sec sur les vertèbres du cou, il l’empêcherait de le briser.

— D’accord, assieds-toi en face de moi, acquiesça-t-elle. C’est un véritable plaisir que de parler avec un homme intelligent. Tu as fait entrer de l’air, on en a pour une heure de plus au moins. Ma petite chienne, s’adressa-t-elle à Cabochka, allume encore quelques cierges. Pour abréger nos souffrances. Et si cela devient insupportable, je vous aiderai.

Non merci, pensa Eraste Pétrovitch.

S’asseoir en face n’était pas la meilleure solution. Cyrielle serait alors hors de sa portée. S’il n’y avait pas d’autre issue, il serait obligé de tirer. Le revolver était dans sa poche. A deux pas, il n’était pas difficile de l’atteindre en plein front… Mais non, ce n’était pas une bonne idée. Les enfants s’affoleraient, ce serait la cohue. Ils feraient tomber le pilier et la toiture s’écroulerait…

Bientôt, Fandorine remarqua un autre détail qui le fit renoncer définitivement à l’idée de tirer.

Un fil brillait dans la lumière tremblante. Il reliait le poignet de Cyrielle à l’endroit le plus fin du pilier.

Eraste Pétrovitch comprit qu’il suffirait à la prophétesse de bouger la main pour faire venir la mort « facile ».

Les enfants lui firent de la place et il s’assit en tailleur au milieu d’eux. Des corps chauds se serrèrent contre lui des deux côtés et derrière. Fandorine sentit une boule dans sa gorge : il enlaça ses deux petits voisins, un garçonnet et une fillette. Tous deux avaient des épaules frêles, celles de la gamine tremblaient par-dessus le marché.

— Je t’ai ’econnu, dit la gamine, qui n’arrivait pas à prononcer les r. Tu as été chez nous à Ba’bouillevo.

Fandorine la reconnut aussi, d’après les taches de rousseur sur son nez, les dents manquantes et, surtout, les moufles rouge vif accrochées à une ficelle. C’était elle qui lui avait dit alors : « Qu’est-ce que t’as à zieuter ? Passe ton chemin ! »

En voyant qu’il fixait ses moufles, la gamine dit comme pour s’excuser :

— Il fait f’oid ici. Mes mains gèlent.

— Attends un peu, mon hirondelle, dit Cyrielle en souriant. Bientôt, ça va se réchauffer, et drôlement ! Dis-moi, Eraste, mon frère, comment as-tu deviné où il fallait aller pour te sauver ?