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Après un instant d’hésitation, il décida qu’il valait mieux dire la vérité à cette femme.

— D’après la « Vision du père Ambroise » que j’ai trouvée dans la mine de Bogomilovo.

Elle acquiesça de la tête.

— Je savais que tu étais intelligent. Les anciens, se sont-ils sauvés ?

— Oui. On les a d-déterrés t-tard… Quand j’ai lu la p-prophétie, quand j’ai c-compris de quoi ça parlait, mes yeux se sont dessillés.

Fandorine se devait d’être convaincant. Il restait les yeux baissés, évitant le regard perçant de Cyrielle. Il n’y avait rien d’étonnant à cela : il était ému, il cherchait ses mots et même bégayait plus que d’ordinaire.

La conteuse rit tout doucement.

— Tu as de la chance, tu seras sauvé. Et pour moi, tu es un dernier cadeau du ciel. Puis-je l’avouer ? Quand tu m’as sortie du feu, j’ai eu très envie de voir quel genre d’homme tu étais. Ne serait-ce que d’un coin de l’śil. J’ai pensé que c’était une tentation du Malin. Tu es beau, bien fait. Ce sera joyeux de monter au ciel avec toi.

Il s’inclina légèrement comme pour la remercier du compliment. Une situation fantasmagorique à proprement parler ! Converser aimablement alors que leur vie ne tenait qu’à un fil, au sens propre, et que ce fil se trouvait dans la main de cette folle fanatique !

— Je n’ai pas compris pourquoi Laurent a mis le feu à la maison, dit Eraste Pétrovitch pour la faire redescendre sur terre.

— N’est-ce pas clair ? s’étonna-t-elle. Il voulait m’empêcher d’agir. Depuis longtemps, il fait le tour des villages, il persuade les gens de ne pas descendre dans les mines. Il se prend pour un homme de Dieu alors qu’il est envoyé par l’Antéchrist ! Mais il a un don extraordinaire. Il a l’śil perçant, il m’a percée à jour. Et il a trouvé ce piège. Il a mis le feu aux quatre coins de la maison, a calé la porte légèrement. Il savait que les gens réveillés par le feu ne penseraient qu’à eux-mêmes, qu’ils se précipiteraient dehors en m’oubliant. C’était son calcul.

— Il voulait te brûler ?

— Pire. Il pensait que pour trouver la porte j’enlèverais mon bandeau, en brisant mon vśu. C’en eût été fini de moi. Quelle sauveuse aurais-je fait après ça ? Laurent voulait détruire ma force. Mais le Seigneur s’y est opposé, il t’a envoyé à mon secours.

Fandorine grinça des dents.

La gamine aux taches de rousseur s’était endormie, tout contre lui, d’un sommeil lourd, agité. On commençait à sentir le manque d’air. Beaucoup d’enfants transpiraient.

Le temps filait. Il en restait très peu. Bientôt, les plus petits et les plus faibles commenceraient à étouffer.

— D’où es-tu ? demanda Cyrielle en arrangeant le châle qui cachait sa tête.

En remuant, sa main tendit le fil de fer relié au poteau. Le cśur d’Eraste Pétrovitch se serra.

— Tu as le parler pur, pas comme les gens du Nord, ajouta-t-elle.

— De Moscou. Et toi, ma mère ?

Il se souvint que, d’après le scénario proposé par Kryjov, il devait se présenter comme un vieux-croyant du quartier de Rogoja.

Heureusement qu’il ne l’avait pas fait !

— Moi aussi ! s’écria Cyrielle, toute joyeuse. Je suis fille de marchand, de Rogoja. J’ai quitté le monde en étant jeune fille. J’ai vécu en ermite sur le littoral de la mer Blanche, j’ai recopié des livres anciens et enluminé des manuscrits. Pendant vingt et deux années. L’été dernier, j’ai été visitée. La nuit, dans mon sommeil, une voix m’a parlé, sévère, la voix, et claire aussi. « Va là où il est dit dans la Vision d’Ambroise. Une grande prophétie y est cachée. » J’ai reconnu immédiatement la prophétie. Mais j’ai mis du temps à trouver le lieu en question. J’ai longtemps erré entre la ville d’Arkhangelsk et la Ceinture de pierre, et un jour j’ai entendu parler du couvent de la Vieille Piété. Ça n’a pas été facile de venir ici, de tout préparer pour le grand jour. C’est Sabbatios Khvalynov, le charpentier de Denissievo, qui a construit cette mine. Pour cela, je lui ai offert le salut en premier, à lui et à sa famille. Aujourd’hui j’amènerai mes angelots au bon Dieu, et mon âme sera en paix. J’aurai tout accompli selon la prophétie… Une chose m’étonne, dit-elle en fronçant les sourcils et en dirigeant sur Fandorine son regard envoûtant. Toutes les brebis sont comptées dans la prophétie. Elles sont au nombre de quinze. Et toi, tu seras la seizième. Peut-être que j’ai mal fait de t’ouvrir la porte ? Et pourquoi, frère Eraste, ne me regardes-tu pas dans les yeux ?

A cet instant, une gamine se mit à pleurer dans un coin.

— Mère Cyrielle, je me sens mal, j’étouffe ! Laisse-moi entrouvrir la porte une petite minute !

— Moi aussi, j’étouffe, entendit-on dans un autre coin.

— Et moi ! J’ai lourd à la poitrine !

Un des petits pleurnicha, puis éclata en sanglots.

— Patientez, mes chéris ! Patientez, mes gentils ! pria Cyrielle. Patientez aussi longtemps que vous pouvez. Le Seigneur aime ceux qui ont beaucoup souffert. Je vais vous dire un conte, gai, léger. Quand je l’aurai terminé, je tirerai sur le fil d’argent, et vos âmes s’envoleront.

Les pleurs cessèrent. On entendait juste le souffle court, douloureux des enfants.

Fandorine, toujours assis, fit un mouvement pour se rapprocher de Cyrielle.

— J’ai quelque chose à te dire…

Elle l’arrêta d’un geste impérieux :

— Ne t’approche pas. Avant de se présenter devant le Seigneur, un homme et une femme ne doivent pas se tenir côte à côte. C’est un péché.

— C’est justement à propos du péché que je veux te demander quelque chose, dit-il tout bas.

Il avait tout de même réussi à réduire un peu la distance entre eux. C’est exprès qu’il parlait à voix basse : son auditrice allait instinctivement se pencher vers lui.

— N’est-ce pas un péché que de les prendre tous avec nous ? Il y en a qui sont tout petits, qui ne comprennent rien. J’ai un doute.

— Voilà donc pourquoi tu es venu ! dit Cyrielle en le regardant d’un air sévère. Tu m’as été envoyé comme questionneur, pour une ultime tentation. Sache que je me le suis demandé à maintes reprises. J’ai prié, j’ai pleuré. J’ai lu la réponse dans un livre saint, à propos de la compréhension et de la raison. Il est écrit : « La raison vient du Malin, c’est le cśur qui nous vient de Dieu. Ecoute le désir de ton cśur. »

— Et si le cśur ne le désire pas ? Regarde, ils pleurent, ils ont peur. Tu crois que leurs cśurs désirent mourir ? Si tu leur permets de fuir, ils partiront tous jusqu’au dernier ! Tu te rappelles ce qui est écrit dans le plus grand des livres saints ? « Si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin, et qu’on le jetât au fond de la mer. »

Eraste Pétrovitch n’avait jamais pris part à des disputes théologiques. Il était persuadé qu’en réponse à cette citation, cueillie dans un recoin de sa mémoire et qui tombait, certes, à point nommé, elle en alignerait dix autres permettant des interprétations parfaitement inverses.

Mais il s’était trompé. Son argumentation eut de l’effet. Ce n’étaient pas les paroles de Jésus adressées aux apôtres, citées dans tous les catéchismes, qui avaient troublé la prophétesse. Il y avait bien autre chose.

— Tu crois vraiment qu’ils partiraient ? Qu’ils mépriseraient le salut céleste pour la vie terrestre ? Les agneaux blancs ? Les angelots de Dieu ? s’écria-t-elle d’une voix perçante en tendant la main au-dessus de la tête des enfants. Mes fils, mes filles ! Qui veut partir d’ici ? Je ne vous retiens pas de force. Peut-être quelques-uns d’entre vous ont-ils été contraints de venir ? Partez, ceux qui ne veulent pas monter au ciel avec moi ! Qui dois-je laisser sortir ? Toi ? Toi ? Toi ?