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Elle désigna du doigt chacun à tour de rôle et tous, même les plus petits, hochèrent la tête en signe de refus.

— Alors, questionneur, tu as vu ? Honte à toi ! Peut-être que tu veux sauver ta chair ? Alors, fuis ! Faufile-toi comme une petite souris par la porte et referme-la vite, pour ne pas faire entrer trop d’air. Aie pitié des petits enfants. Ce sera dur pour eux de s’étouffer pour la troisième fois.

— Tu as tort de me blâmer, ma mère. Je ne partirai pas. Car je suis un homme adulte et ma décision est prise. Mais eux ne sont pas des êtres raisonnables ! Ils ne veulent pas partir, car toi et ta guide vous ne leur avez présenté que le chant d’une colombe.

— Quelle colombe ? s’étonna Cyrielle.

— Tu te rappelles ton chant sur les deux colombes, la grise et la noire ? Dans ta chanson, tu permettais à la jeune fille de choisir. Tandis que là, tu les entraînes vers la sainteté de force. Ce n’est pas honnête. Le Seigneur n’appréciera pas un sacrifice comme celui-ci.

La prophétesse réfléchit.

— Eh bien, tu as raison. Ils n’ont qu’à écouter leurs cśurs derechef. Parle pour la colombe grise et moi, je serai la colombe noire.

Eraste Pétrovitch ne s’attendait pas du tout à ce que les choses prennent ce tour-là. Il devait tenter sa chance pour sauver ne serait-ce que quelques enfants. Mais pouvait-il combattre l’habile conteuse avec ses propres armes ? Elle avait du métier, une voix pénétrante, un regard magnétique. Et lui ? Il ne savait même pas parler aux enfants.

— Tu te tais ? Alors, je commence.

Cyrielle baissa la tête et poussa un profond soupir. Tous les regards étaient rivés à son visage.

— Je ne vous dirai pas un conte, mais une histoire vraie, commença-t-elle tout doucement, presque dans un souffle. Un jour, les hommes du méchant patriarche Nikon sont arrivés dans un village pour y semer leurs croyances et pour éradiquer la vraie foi. Les hommes, les femmes, les vieillards et les vieillardes ne se sont pas laissé séduire, n’ont pas eu peur des menaces, et le voïévode, ce chien, a ordonné de les enfermer dans une remise et de les brûler. « Ce n’est pas d’eux que j’ai besoin, a-t-il dit. Nous allons prendre les petits enfants, nous allons les convertir et ils deviendront les fidèles serviteurs du tsar. » Ils ont pris tous les enfants, ils les ont jetés en prison, ils les ont fouettés, puis ils leur ont brûlé les pieds et les mains, et ils leur ont infligé maints autres supplices, et pendant ce temps, ils ne leur donnaient pas à manger…

Le visage de la conteuse était toujours baissé. Son murmure se faisait de plus en plus perçant, comme s’il montait de la terre. Même Fandorine se sentit mal à l’aise ; quant aux petits auditeurs, ils tremblaient. L’effet ne venait pas du récit lui-même, mais de ce sifflement sinistre.

— Un des enfants, âgé d’une dizaine d’années, ne put supporter les tourments : on lui lacérait le dos avec un martinet armé de clous, et on l’arrosait ensuite avec de l’eau salée. Il s’est mis à pleurer et il s’est signé avec trois doigts. Le voïévode l’a laissé sortir. Quant aux autres, qui n’ont pas cédé, il a ordonné de lâcher les chiens sur eux. Les chiens aux crocs acérés se sont jetés sur les malheureux et ils les ont mis en pièces sur-le-champ ! C’est ce que les nikoniens font à ceux qui ont la foi solide ! L’enfant qui avait trahi Dieu a vécu une longue vie. Mais il n’était pas heureux : la honte l’a tourmenté jusque dans ses vieux jours. Quand il est mort, les démons lui ont enfoncé des crocs en fer dans les côtes. Avant de le jeter dans la géhenne, ils l’ont fait monter au ciel. Il y a jeté un coup d’śil et il a vu les petits garçons et les petites filles que les chiens avaient égorgés : ils étaient sur un nuage de soie, sous un soleil clair. Si joyeux, si lumineux. Le Christ et la Mère de Dieu étaient avec eux. Et l’apostat est tombé dans un gouffre noir profond, sur des pieux pointus. Et il a poussé un hurlement ! cria soudain Cyrielle d’une voix terrible, levant la tête et passant son regard brûlant sur les murs de la grotte.

Les enfants poussèrent des piaillements effrayés. Cyrielle poursuivit :

— Puis les démons l’ont attrapé par une oreille et ils l’ont jeté sur une poêle ! Puis chez des araignées géantes toutes velues, dans une toile visqueuse ! Puis dans un trou grouillant de vipères ! Et ainsi de suite, jusqu’à la fin des temps. Car, conclut-elle d’une voix calme qui se voulait édifiante, celui qui a supporté un bref supplice sans se renier gagne la béatitude éternelle. Mais celui qui a trahi pour repousser sa mort le paiera par des souffrances éternelles… A toi à présent, colombe grise. Parle.

Impressionnés par le terrible récit, les enfants se serraient les uns contre les autres ; Fandorine était au désespoir. Que pouvait-il opposer à cette accumulation d’horreurs, narrées avec un art consommé ?

Comment expliquer aux petits habitants de ce trou perdu dans la forêt que le monde était vaste et beau ? Ils ne comprendraient pas ce qu’il leur dirait et lui, il était incapable de leur parler dans un langage accessible pour eux. Ah, si Massa avait été là. Le Japonais savait parler aux enfants, lui.

Il n’arrivait presque plus à respirer, la sueur ruisselait sur sa poitrine et son dos.

— Hum… Dans la ville de Moscou, il y a une cloche, elle est grande, elle est immense, commença Eraste Pétrovitch en trébuchant sur chaque mot. Aussi grande qu’une isba. On l’appelle la Tsar-cloche. Il y a aussi un canon, le Tsar-canon. Vingt chevaux n’arriveraient pas à le déplacer. Voilà.

Il se tut. Il se sentait parfaitement idiot.

— Elle sonne fort, cette cloche ? demanda sa voisine aux taches de rousseur, en le regardant de bas en haut avec ses yeux remplis de larmes.

— Elle ne sonne pas. Elle est fêlée. Elle est tombée du clocher.

— Et le canon, il tire loin ? demanda l’un des gamins.

— On ne s’en est jamais servi pour tirer…

Il n’y eut pas d’autres questions.

Elle était douée, la colombe grise, à n’en pas douter ! Fandorine était furieux contre lui-même.

— Au pays d’Afrique, il y a un animal, la girafe. Elle a quatre pattes, elle est jaune avec des pois noirs. Elle a un cou très très long. Elle peut cueillir tout ce qu’elle veut sur n’importe quelle branche de n’importe quel arbre.

— Même des pommes ? retentit une voix dans le noir.

— Des pommes, des poires, des prunes, confirma Eraste Pétrovitch. Il y a aussi là-bas un immense cochon qu’on appelle l’hippopotame. Il reste allongé dans le marécage toute la journée à s’arroser de boue. Et un autre cochon encore plus gros qui s’appelle l’éléphant. Avec des oreilles comme ça et une trompette à la place du nez. Quand il prend de l’eau dans son nez et qu’il vous crache dessus, vous tombez.

Il entendit un petit rire hésitant.

Encouragé par cette réaction, Fandorine poursuivit :

— En Australie – c’est un autre pays – vit l’animal le plus gentil du monde. C’est un petit nounours tout poilu. Il ne mange que des feuilles. Il mâche un bon coup et après, il se serre contre une branche et il s’endort. On l’appelle koala. Une fois je me suis approché, j’ai pris un nounours endormi dans mes bras. Il n’a pas protesté, il s’est serré contre moi et il a continué à dormir. Qu’est-ce qu’il était doux !

Ils l’écoutaient, c’était sûr !

Il poursuivit en précipitant les mots, tout en épongeant sa sueur.

— Au pays du Japon, il existe une sorte de combat : ce sont des gros qui s’affrontent. Chacun est comme une boule. Ils entrent sur le ring et se poussent avec leurs ventres. Celui qui est plus habile à bousculer l’autre a gagné.