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— Ça, pour les g’os, tu ’acontes n’impo’te quoi !

— Moi, je r-raconte n’importe quoi ? s’indigna Eraste Pétrovitch. Regarde donc toi-même !

Il sortit le cadeau de Massa, le mouchoir qui représentait les lutteurs de sumo. Il le déplia, le montra. Les enfants s’approchaient, les uns à quatre pattes, les autres penchés. Tous voulaient voir l’image extraordinaire.

Les chandelles commençaient à s’éteindre faute d’air, et Fandorine dirigea sa torche sur le mouchoir.

— Ça alors ! s’écrièrent les gamins. Tonton, laisse-moi le toucher !

— Et moi !

— Et moi !

Fandorine comprit que la victoire n’était pas loin.

Soudain, il sentit une étrange torpeur l’envahir. Sa langue devint pâteuse, ses membres s’engourdirent. Cyrielle le dévisageait de son regard fixe, et il éprouva dans son corps l’influence palpable, bien qu’inexprimable avec les mots, de cette force mesmérienne.

Il s’obligea à se détourner, pour ne regarder plus que les têtes des enfants, et réussit à briser l’envoûtement.

— Il y a bien des choses dans le vaste monde, dit-il d’une voix forte. De grandes montagnes, des mers bleues, des îles vertes. Et des gens différents. Il y en a qui sont méchants, mais il y en a aussi qui sont gentils, et ils sont nombreux. Il y en a qui sont tristes, mais aussi des joyeux, plein. Avec les uns il est bon de parler, avec les autres il est bon de travailler. Le Seigneur a inventé tant de choses pour vous. Comment partir sans avoir rien vu, sans avoir goûté à rien ? Le Seigneur ne sera-t-Il pas vexé ?

Eraste Pétrovitch se tut, car il ne savait plus quoi dire. Le petit blondinet qui était assis à côté de lui demanda :

— C’est-y vrai ou pas, on raconte qu’il existe du sucre noir, de la chacalate que ça s’appelle. Terriblement sucré !

— Oui, s’éveilla soudain Fandorine, reconnaissant pour cette aide. Et aussi de la marmelade, c’est comme du jus de fruits, mais qu’on peut mâcher. Et des gaufres…

— J’en ai mangé, mon père en avait apporté de la ville.

Le blondinet se tourna vers Cyrielle et dit bien fermement :

— Mère Cyrielle, je veux rentrer.

— Moi aussi. C’est samedi, maman va faire des gâteaux.

— Laisse-moi sortir aussi !

— Moi aussi !

Eraste Pétrovitch, tourné à moitié vers la prophétesse, mais évitant de la regarder dans les yeux, lui dit le plus calmement du monde :

— Laisse partir ceux qui veulent. Et nous, on reste.

Un incroyable charivari remplit la grotte. Les gamins se disputaient : les uns affirmaient qu’il fallait partir, les autres qu’ils devaient rester. L’un des garçons, trop passionné, donna un coup à son voisin. Cris, pleurs, jurons se muèrent en un terrible vacarme.

C’est alors qu’il arriva ce que Fandorine craignait le plus.

En entendant ces bruits incompréhensibles, les hommes qui attendaient dehors décidèrent de s’en mêler. On pouvait les comprendre, bien sûr. Il n’était pas facile de demeurer si longtemps dans l’inaction et l’ignorance.

Des coups puissants s’abattirent sur la porte en bois, qui se brisa en deux. Une vague d’air frais pénétra à l’intérieur. Ce fut décisif.

Ce souffle de vie qui était parvenu dans le souterrain agit bien plus efficacement que n’importe quel argument. Comme attirés par un aimant puissant, les gamins se précipitèrent vers la sortie en se bousculant.

— Attendez, mes gros bêtas, vous courez à votre perte ! cria Cyrielle d’une voix hystérique.

Elle tenta de les retenir, mais Fandorine observait chacun de ses mouvements : il bondit vers la prophétesse, saisit de toutes ses forces son poignet, que le fil reliait au pieu, et le plaqua au sol.

Dans sa vie, Eraste Pétrovitch s’était battu bien des fois, et parfois contre des adversaires sérieux. Mais jamais encore personne ne lui avait résisté avec autant d’acharnement que le fit cette femme fine, amaigrie par le jeûne.

Le choc sur les vertèbres du cou n’avait eu aucun effet sur elle. Pas plus qu’un coup bref mais fort sur la tempe.

Ecumant de rage, Cyrielle essaya de tirer le fil tout en saisissant son ennemi à la gorge de l’autre main. Elle réussit à percer sa peau avec ses ongles : la chemise de Fandorine fut inondée de sang.

Quelqu’un d’autre se jeta sur lui de l’autre côté. Des dents pointues se plantèrent dans sa main tandis qu’il tentait d’appuyer sur l’aorte de Cyrielle. C’était Cabochka !

— Pas ici, gémit la prophétesse. Fais tomber le pilier ! Le pilier !

La gamine desserra ses mâchoires et, habile comme une couleuvre, se glissa jusqu’au poteau et s’y appuya de tout son corps.

Le poteau grinça, mais résista : la fillette était trop malingre.

Fandorine se redressa et rejeta la « chienne » d’un coup de pied.

Il fallait tenir encore quelques instants : les derniers gamins étaient sur le point de s’engouffrer dans la galerie.

— Plus vite, plus vite ! cria-t-il, et il serra enfin le cou de Cyrielle au bon endroit.

La prophétesse, secouée de convulsions, agita ses jambes mais, en dépit de toutes les lois de la physiologie, ne perdit pas connaissance. Elle saisit Fandorine et le fit tomber sur elle.

— Le pilier ! cria-t-elle dans un râle.

Il fallut une seconde à Eraste Pétrovitch pour se libérer : il rejeta la tête en arrière, frappa la maudite sorcière de toutes ses forces sur le nez avec son front. Elle relâcha sa poigne et retomba, inerte.

Mais cet instant suffit à Cabochka pour reculer jusqu’au mur et, de là, prenant tout son élan, se jeter sur le poteau dans un hurlement.

Il ne put l’en empêcher.

Il réussit juste à rouler vers la sortie, dans un effort ultime et désespéré.

Le bois craqua, la terre trembla, et ce fut la fin du monde : nuit noire et silence absolu.

Tels des rayons

Eraste Pétrovitch sentit une goutte chaude lui tomber sur le visage. Puis une autre. Il retrouvait ses esprits.

— Réveille-toi, mon maître, réveille-toi ! répétait une voix pleurnicharde sur le point de se briser.

Fandorine ouvrit les yeux à contrecśur et il vit au-dessus de lui la physionomie de son serviteur. Plus loin – pas très haut – s’étendait un ciel gris teinté de rouge : l’aurore.

Un autre visage, avec un toupet crânement rejeté en arrière et des moustaches aux extrémités enroulées, apparut dans le champ visuel d’Eraste Pétrovitch.

— Il est vivant ! J’ai eu tort de dire la prière des morts, dit joyeusement Odintsov.

Il tendit la main pour essuyer le front couvert de poussière de Fandorine, mais Massa repoussa sa main en maugréant d’un air méchant et le fit lui-même.

Les ongles du Japonais étaient laids : cassés, sales, maculés de terre et de sang caillé.

Un troisième homme se pencha sur Fandorine : c’était Evpatiev.

— Nous n’avions plus d’espoir. Jamais on ne vous aurait dégagé sans votre Asiate. Ce n’est pas un être humain, c’est une machine à creuser la terre. Sans pelle, sans rien, il vous en a sorti à mains nues.

— Ça fait longtemps que je suis allongé là ? demanda Fandorine d’une voix rauque et grinçante qui le dégoûta lui-même.

— Oh oui, Eraste Pétrovitch. Je te le dis, j’ai même récité la prière pour le repos de ton âme. Je m’étais fâché contre le Nippon : « Va-t’en, infidèle ! Il ne faut pas tripoter le défunt ! » Et lui, il n’arrêtait pas de te secouer, de te frotter les joues, de te souffler dans la bouche.