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— Dans la bouche ? s’étonna Fandorine. C’est donc pour ça que je sens un goût de caramel.

Il puisa une poignée de neige, l’avala. C’était comme s’il avait bu de l’eau vive. Il put s’asseoir, puis se mettre debout. Il tâta son corps : rien de cassé, uniquement des coups, mais ce n’était rien. Il restait juste la poussière qui grinçait sur ses dents. Il avala encore un peu de neige.

Autour, il n’y avait personne.

Une grande clairière. Une chapelle toute noircie par les ans. Un portail à moitié effondré surmonté d’une vieille croix à quatre branches.

La neige ne tombait plus. Le monde était blanc et pur.

— Et l-les enfants, où sont-ils ?

— Partis. Ils ont détalé, à croire qu’ils fuyaient le démon ! Il reste quelqu’un là-bas ?

— Cyrielle et sa g-guide. Personne d’autre.

— Elles sont loin de l’entrée ?

— Une dizaine de mètres.

Evpatiev poussa un soupir.

— Trop loin. On ne peut pas les déterrer à mains nues.

Le policier trancha :

— Pas la peine de les déterrer. Faut pas les déranger, les mortes. Et surtout, vu comment elles sont mortes. Qu’elles restent où elles sont. Elles ont choisi leur tombeau. Je vais juste leur installer un monument.

Julien grimpa promptement en haut du portail, enleva la croix et descendit.

— Je croyais que les suicidés n’y avaient pas droit, fit remarquer Evpatiev en l’observant planter la croix dans la terre juste au-dessus du tas de décombres.

— S’ils sont morts pour la foi, on peut.

En regardant la croix, Odintsov se signa avec trois doigts. Nikiphore Andronovitch fit aussi un signe de croix, avec deux doigts, lui. Massa replia ses mains, ferma les yeux et se mit à chantonner le sutra pour chasser les démons.

Eraste Pétrovitch ne participa point à cet office des morts ścuménique.

Tournant le dos aux hommes en prière, il regardait la clairière marquée en tous sens par les sillons que skis et luges avaient imprimés sur la neige, tels des rayons : à gauche, en direction de la rivière ; à droite, vers le lac ; en diagonale, vers le bois de bouleaux ; tout droit, vers la forêt de sapins.

Soudain, Fandorine tressaillit.

A une quinzaine de pas de la mine effondrée, la neige était marquée d’une tache rouge. Un des enfants avait-il été blessé ?

Il s’y dirigea en claudiquant.

Il s’arrêta. Sourit.

C’était une petite moufle rouge attachée à un bout de ficelle.

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21.06.2020

Fiction Book Description

Boris Akounine

Le monde entier est un théâtre

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

Azazel

Le Gambit turc

Léviathan

La Mort d’Achille

Missions spéciales

Le Conseiller d’Etat

Le Couronnement

La Maîtresse de la Mort

L’Amant de la Mort

L’Attrapeur de libellules

Altyn-Tolobas

Bon sang ne saurait mentir (tomes I et II)

Le Faucon et l’Hirondelle

Pélagie et le bouledogue blanc

Pélagie et le Moine Noir

Pélagie et le coq rouge

La Prisonnière de la tour

Le Chapelet de jade

Avant la fin du monde

PRÉSENTATION DE L'ÉDITEUR

Le détective Eraste Fandorine dans le rôle de l'amoureux éconduit. Russie, 1911. A la suite d'un quiproquo, la veuve de Tchekhov charge Eraste Fandorine de découvrir ce qui terrorise l'une de ses amies, la comédienne Eliza Lointaine-Altaïrskaï. Pour les besoins de son enquête, le détective assiste à la représentation d'une pièce dans laquelle la jeune femme interprète le rôle principal. Dès que l'actrice apparaît sur scène, Fandorine est stupéfait par sa ressemblance avec son premier amour, Liza, disparue tragiquement. Il tombe immédiatement sous son charme. Malheureusement, l'envoûtante Eliza semble victime d'une malédiction : tous les hommes qui la courtisent finissent par trouver la mort. C'est pourquoi elle décide d'éviter Fandorine. Blessé dans son amour-propre, le détective saura-t-il faire preuve du discernement nécessaire pour résoudre ce mystère? De sa plume enlevée, Boris Akounine tisse une intrigue à la Agatha Christie, et nous livre un roman intelligent et léger, qui illustre encore une fois son immense virtuosité.

Boris Akounine

LE MONDE ENTIER

EST UN THÉÂTRE

Roman

Traduit du russe par Paul Lequesne

HUIT UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE

L’être harmonieux

Eraste Pétrovitch Fandorine se considérait comme un être harmonieux depuis le jour où il avait atteint le premier degré de la sagesse. L’événement était survenu pile au bon moment, ni trop tôt ni trop tard, à un âge où il est déjà temps de tirer des conclusions, mais où il est encore possible de modifier ses plans.

La leçon primordiale qui se dégageait de toutes ces années vécues se réduisait à une maxime d’une extrême brièveté, qui valait bien tous les enseignements de la philosophie pris ensemble : vieillir est un bienfait. « Vieillir » signifie « mûrir », autrement dit non point se gâter mais devenir meilleur – plus fort, plus sage, plus parfait. Si un individu, en vieillissant, ressent non pas un gain mais une perte, c’est l’indice que son navire a perdu le cap.

Pour filer la métaphore maritime, on pourrait dire que Fandorine était passé au large des récifs de la cinquantaine, sur lesquels les hommes si souvent font naufrage, toutes voiles dehors et pavillon au vent. Certes, l’équipage avait bien failli se mutiner, mais sans autre conséquence.

La tentative de mutinerie s’était produite le jour même de son demi-siècle d’existence, coïncidence qui, bien sûr, n’avait rien de fortuit. La conjonction des chiffres possède une incontestable magie que seuls les gens totalement privés d’imagination ne savent percevoir.

Après avoir fêté son anniversaire par une promenade en scaphandre au fond de la mer (à cette époque, Eraste Pétrovitch se passionnait pour la plongée sous-marine), il s’était installé le soir dans la véranda, face au spectacle des promeneurs flânant sur l’esplanade, et sirotait un punch tout en se répétant mentalement « j’ai cinquante ans, j’ai cinquante ans », comme s’il cherchait à définir le goût d’une boisson inhabituelle. Tout à coup son regard se posa sur un vieillard décrépit, coiffé d’un panama blanc, momie desséchée et tremblotante qu’un serviteur mulâtre poussait dans un fauteuil roulant. Le Mathusalem avait les yeux vitreux, un filet de bave pendait à son menton.

J’espère bien ne pas vivre jusqu’à un âge pareil, pensa Fandorine, et brusquement il comprit qu’il était effrayé. Et encore plus effrayé de ce que l’idée même de vieillir lui causât de l’effroi.

Sa bonne humeur s’était envolée. Il se retira dans sa chambre pour égrener son chapelet de jade et tracer sur du papier le kanji signifiant « vieillesse ». Quand enfin la feuille fut couverte de l’idéogramme

calligraphié dans tous les styles imaginables, le problème se trouva résolu, le concept élaboré. Eraste Pétrovitch s’était élevé au premier degré de la sagesse.

La vie ne peut être une pente, seulement une montée – jusqu’à l’ultime instant. Et d’un.

Les vers de Pouchkine « Les jours suivent les jours, et chacun d’eux emporte / Une parcelle d’être… », si fréquemment cités, recèlent une faute de sens. Sans doute le poète était-il en proie au spleen, ou bien s’agit-il d’un simple lapsus calami. Si un homme vit comme il faut, la fuite du temps, loin de l’appauvrir, l’enrichit. Et de deux.

Le vieillissement doit être une opération commerciale lucrative, une manière d’échange naturel : vigueur physique et intellectuelle contre énergie spirituelle, beauté extérieure contre beauté intérieure. Et de trois.