Tout dépend de la qualité du vin. S’il est quelconque, avec l’âge il tournera en vinaigre. S’il est généreux, il n’en deviendra que meilleur. D’où la conclusion : plus on vieillit, plus on est en devoir de se bonifier. Et de quatre.
Et enfin cinquième point : Eraste Pétrovitch n’avait guère non plus l’intention de renoncer à sa vigueur physique et intellectuelle. Aussi avait-il conçu un programme spécial pour y remédier.
Il convenait désormais de s’approprier chaque année un nouveau domaine. Et même deux : l’un relevant du corps ou du sport, l’autre de l’esprit. Alors vieillir n’aurait plus rien d’effrayant, et présenterait même de l’intérêt.
Son plan d’expansion future s’était dessiné assez vite, un plan si ambitieux que les cinquante années à venir risquaient de n’y pas suffire.
Parmi les objectifs d’ordre intellectuel qui lui restaient à atteindre, Fandorine comptait : apprendre enfin sérieusement l’allemand, compte tenu du fait que la guerre avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie était à l’évidence inéluctable ; maîtriser le chinois (une année serait trop courte, il lui en faudrait deux, et encore seulement parce que le système des idéogrammes lui était déjà familier) ; pour combler une honteuse lacune dans sa géographie humaine, s’initier pour de bon à la culture musulmane, ce qui réclamerait d’apprendre l’arabe et d’étudier le Coran dans le texte original (prévoir environ trois ans) ; se mettre au fait de la littérature classique et contemporaine (Eraste Pétrovitch manquait éternellement de temps pour cela), et cetera, et cetera.
Parmi les objectifs sportifs à court terme : apprendre à piloter un aéroplane ; consacrer douze mois à un curieux divertissement olympique fort utile pour la coordination des gestes, le saut à la perche ; pratiquer l’escalade ; maîtriser absolument la plongée sans scaphandre, avec un nouveau modèle de recycleur, doté d’un régulateur perfectionné de distribution d’hydrogène permettant des séjours prolongés à une profondeur considérable… Eh ! Impossible de tout énumérer !
Au cours de la demi-décennie écoulée depuis le jour où Fandorine s’était effrayé d’avoir peur, sa méthode pour bien vieillir avait produit d’assez bons résultats. Chaque année il s’élevait d’un degré, ou plutôt de deux, de sorte qu’il regardait à présent de haut l’homme qu’il était à cinquante ans.
Au jour de son cinquante et unième anniversaire, Eraste Pétrovitch, à titre de perfectionnement intellectuel, avait appris l’espagnol, dont l’usage lui avait tant manqué quand il naviguait en mer des Caraïbes. Le « degré » d’ordre physique avait été la voltige cosaque. Bien sûr, il savait déjà monter à cheval, mais point brillamment, or la chose était utile, et qui plus est tout à fait passionnante – beaucoup plus agréable, en tout cas, que les courses en automobile, qui commençaient à le lasser.
Pour ses cinquante-deux ans, Fandorine avait appris l’italien et considérablement amélioré son niveau de compétence en kenjutsu, l’escrime japonaise. Il avait étudié cette science admirable sous la férule du consul du Japon, le baron Shigeyama, détenteur du grade le plus élevé. A l’issue de son stage, Eraste Pétrovitch remportait contre le baron deux assauts sur trois (et encore ne concédait-il le troisième que par respect pour son senseï).
Il avait ensuite dédié la cinquante-troisième année de son existence d’une part à la philosophie antique et moderne (Fandorine avait hélas arrêté ses études à la fin du lycée), d’autre part au pilotage de motocyclettes, qui ne le cédait en rien au sport équestre quant à l’intensité des sensations qu’il procurait.
Durant l’année 1910 qui venait de s’écouler, c’était la chimie qui avait occupé l’esprit d’Eraste Pétrovitch, l’une des sciences contemporaines qui sans doute connaissait l’essor le plus rapide, cependant qu’il se distrayait par des tours de jonglage, activité a priori bien inutile et futile, mais qui permettait de travailler la synchronisation des gestes, et la motricité fine.
Pour la présente saison, il lui avait paru logique de passer du jonglage au funambulisme – excellent moyen de renforcer l’équilibre physique et nerveux.
Ses exercices intellectuels étaient en partie liés à son récent engouement pour la chimie. Fandorine avait résolu de consacrer les douze mois suivants à un sujet qui le passionnait de longue date : la criminologie. Le délai qu’il s’était fixé était déjà écoulé, mais il poursuivait ses recherches, celles-ci s’étant engagées sur une voie inattendue et tout à fait prometteuse, que personne, à part lui, ne semblait explorer sérieusement.
Il s’agissait de nouvelles méthodes de mise en condition des témoins et des suspects, visant à inciter ces derniers à une totale franchise. Dans les temps barbares, on recourait à un moyen cruel et peu efficace : la torture. Ainsi qu’il était apparu, on pouvait obtenir des résultats extrêmement fiables et détaillés en utilisant une combinaison de trois types de procédés : psychologique, chimique et hypnotique. Si un individu détenait une information primordiale qu’il refusait de partager, il suffisait, après étude de son profil, de lui faire d’abord subir une préparation correcte, puis d’affaiblir sa volonté de résistance au moyen de mixtures ad hoc, et enfin de le soumettre à une séance d’hypnose, pour que sa sincérité devînt absolue.
Le bilan des expériences était à première vue impressionnant. Cependant, de sérieux doutes surgissaient quant à leur valeur pratique. Le problème n’était même pas que Fandorine n’eût pour rien au monde communiqué la teneur de ses découvertes au gouvernement (on tremblait en imaginant l’usage que pourraient en faire ces messieurs fort peu scrupuleux de la Sécurité ou de la Gendarmerie1), mais lui-même se fût sans doute interdit, au cours d’une nouvelle enquête, de changer un être humain, fût-il le plus abject des criminels, en un objet d’expérimentation chimique. Cela n’aurait guère été du goût d’Emmanuel Kant, qui affirmait qu’on ne devait point considérer son semblable comme un moyen d’atteindre un but ; or, Fandorine tenait le philosophe de Königsberg pour la plus haute autorité morale. C’est pourquoi l’étude du « problème de la sincérité » posé par la criminologie gardait pour Eraste Pétrovitch un caractère scientifique plutôt abstrait.
Certes, la question restait ouverte, sur le plan éthique, quant à l’application de la nouvelle méthode aux enquêtes portant sur des crimes particulièrement monstrueux, ou bien susceptibles de mettre gravement en danger la société et l’Etat.
C’était précisément sur ce sujet que Fandorine méditait intensément depuis quatre jours – depuis le moment où l’on avait publié la nouvelle de l’attentat contre le président du Conseil des ministres, Stolypine. Le soir du 1er septembre, à Kiev, un jeune homme avait tiré par deux fois sur le principal acteur de la vie politique russe.
Ce fait divers présentait bien des éléments fantasmagoriques. Un, le drame sanglant n’avait pas eu lieu n’importe où, mais dans un théâtre, sous les yeux d’un public nombreux. Deux, le spectacle était des plus joyeux : Le Conte du tsar Saltan. Trois, ce n’était pas d’un conte que sortait le tsar présent dans la salle, le tsar en personne, que le meurtrier avait laissé en paix. Quatre, le théâtre était gardé de telle manière qu’aucun prince Guidon n’eût pu y pénétrer2, même sous l’aspect d’un moustique. On n’avait laissé entrer que les spectateurs munis d’une invitation personnelle délivrée par les services de la Sécurité. Cinq – c’était le plus fantastique –, le terroriste disposait d’une telle invitation, qui plus est parfaitement authentique. Six, le meurtrier avait réussi non seulement à entrer dans les lieux, mais aussi à y introduire une arme à feu…