A en juger d’après les renseignements parvenus aux oreilles d’Eraste Pétrovitch (or ses sources d’informations étaient fiables), le coupable, une fois arrêté, n’avait fourni aucune réponse susceptible d’élucider pareil mystère. Voilà bien où les nouvelles méthodes d’interrogatoire eussent pu servir !
Tandis que le chef du gouvernement se mourait (ses blessures, hélas, étaient fatales), tandis que des enquêteurs maladroits perdaient en vain leur temps, l’immense empire déjà accablé d’une multitude de problèmes vacillait et oscillait, au risque de verser, tel un chariot pesamment chargé qui eût perdu son conducteur dans un brusque virage. Piotr Stolypine pesait trop lourd pour l’Etat.
Fandorine nourrissait des sentiments complexes à l’égard de l’homme qui durant cinq ans avait gouverné la Russie presque sans partage. Tout en respectant le courage et la résolution du Premier ministre, il jugeait que la direction prise par celui-ci présentait nombre d’écueils dangereux. Cependant il ne faisait aucun doute que la mort de Stolypine allait porter un coup terrible à l’Etat et risquait de plonger le pays dans un nouveau chaos. Enormément de choses dépendaient à présent de la rapidité et de l’efficacité de l’instruction.
Il était quasi certain qu’on inviterait Fandorine à y collaborer, à titre d’expert indépendant. On avait maintes fois recouru à ses services par le passé quand un dossier d’extrême importance semblait dans une impasse ; or, il était difficile d’imaginer affaire plus urgente et cruciale que l’attentat de Kiev. Par ailleurs Eraste Pétrovitch connaissait le président du Conseil des ministres pour avoir, à sa demande, participé à des enquêtes singulièrement compliquées ou délicates touchant aux intérêts de l’Etat.
L’époque où Fandorine, à la suite d’un différend avec les autorités supérieures, s’était trouvé forcé de quitter pour de longues années sa ville natale et son pays n’était plus désormais qu’un souvenir. L’ennemi personnel d’Eraste Pétrovitch – autrefois l’homme le plus puissant de l’ancienne capitale – (ou plutôt le peu qui était resté de sa très auguste personne) reposait depuis longtemps dans une crypte et n’était guère pleuré de ses concitoyens. Rien n’empêchait plus Fandorine de passer à Moscou autant de temps qu’il le souhaitait. Rien, sinon son habituel appétit d’aventures et de sensations nouvelles.
Quand il séjournait en ville, Eraste Pétrovitch habitait une villa indépendante, passage de la Dormition, plus couramment nommé rue Svertchkov. Il y avait bien longtemps, près de deux cents ans plus tôt, un marchand nommé Svertchkov avait fait construire là une grande maison de pierre. Le marchand était mort, la maison avait plusieurs fois changé de propriétaire, mais le nom familier était resté dans la tenace mémoire moscovite. Quand il se reposait de ses voyages ou de ses enquêtes, Fandorine menait là une vie calme et retirée, tel le grillon du foyer.
La demeure était confortable et bien assez vaste pour deux personnes : six pièces, salle de bains, eau courante, électricité, téléphone – le tout pour cent trente-cinq roubles par mois, en comptant le charbon destiné au poêle hollandais. C’était dans ces murs que le conseiller d’Etat à la retraite réalisait la plus grosse part du programme intellectuel et sportif qu’il avait lui-même élaboré. Il lui arrivait parfois d’imaginer avec plaisir le jour où, rassasié de voyages et d’aventures, il s’installerait rue du Grillon de manière permanente pour s’abandonner tout entier au captivant processus de la sénescence.
Un jour. Pas maintenant. Plus tard. Sans doute passé soixante-dix ans.
Pour le moment, Eraste Pétrovitch était loin d’être rassasié. Au-delà des limites de sa retraite svertchkovienne restaient beaucoup trop de lieux de toute sorte, d’événements et de phénomènes d’un fantastique intérêt. Certains éloignés de plusieurs milliers de kilomètres, d’autres de plusieurs siècles.
Une dizaine d’années plus tôt, Fandorine s’était sérieusement passionné pour le monde sous-marin. Il avait même fait construire sur ses propres plans un vaisseau submersible enregistré dans la lointaine île d’Aruba, qu’il perfectionnait sans cesse. Ce hobby entraînait des dépenses considérables, mais depuis qu’on avait réussi, au moyen du submersible, à remonter du fond de la mer un chargement précieux, non seulement il avait permis à Eraste Pétrovitch de rentrer largement dans ses frais, mais il l’avait délivré de la nécessité de réclamer des honoraires pour ses enquêtes et ses conseils de détective criminologue.
A présent, il pouvait ne se charger que des affaires les plus intéressantes, ou de celles que, pour une raison ou une autre, il lui était impossible de refuser. En tout cas, le statut de dispensateur de services ou de bienfaits était beaucoup plus plaisant que la fonction de mercenaire, si compétent fût-il.
On laissait rarement Fandorine en paix, et fort peu longtemps. La faute en était à la réputation qu’il avait acquise dans les cercles professionnels internationaux au cours des vingt dernières années. Depuis l’époque de la funeste guerre avec le Japon, même le gouvernement russe recourait souvent aux lumières de l’expert indépendant qu’il était devenu. Il arrivait qu’Eraste Pétrovitch refusât, son idée du bien et du mal ne coïncidant pas toujours avec celle des autorités. Par exemple, c’était de très mauvais gré qu’il se chargeait des affaires relevant de la politique intérieure, à moins qu’il ne s’agît de méfaits particulièrement odieux.
L’histoire de l’attentat contre le Premier ministre exhalait justement une telle odeur d’ignominie. Il y avait là trop de bizarreries inexplicables. D’après des informations reçues par voie confidentielle, il se trouvait quelques personnes à Saint-Pétersbourg à partager la même opinion. Ses amis de la capitale avaient communiqué à Fandorine par téléphone que le ministre de la Justice s’était rendu la veille à Kiev pour diriger personnellement l’instruction. C’était signe qu’on se méfiait de la Sécurité et du Département de la police. On n’allait plus tarder à inviter également « l’expert indépendant » Fandorine à rejoindre les rangs des enquêteurs. Si ce n’était pas le cas, cela signifierait que la pourriture s’était étendue jusqu’au sommet de l’appareil d’Etat.
Comment procéder, Eraste Pétrovitch le savait déjà.
Il convenait encore de méditer quant au moyen d’action chimique, mais il restait tout à fait possible d’appliquer au meurtrier les méthodes psychologique et hypnotique. On pouvait supposer que ce serait suffisant. Bogrov, le terroriste, se verrait contraint de dévoiler l’essentiel : qui avait armé son bras, qui lui avait fourni un laissez-passer et permis de pénétrer dans le théâtre avec un revolver.
Il ne serait pas mauvais non plus d’amener à la confidence le chef du service de la Sécurité de Kiev, le lieutenant-colonel Kouliabko, ainsi que le directeur adjoint du Département de la police, le conseiller d’Etat Vériguine, responsable des mesures de protection. Avec ces messieurs au plus haut point suspects, compte tenu de la nature de leurs occupations et de leur commune absence de scrupules, il serait permis sans doute de ne pas prendre de gants. Il y avait peu de chances qu’ils se laissent hypnotiser, mais il suffirait de passer un moment avec chacun en tête à tête pour verser une goutte de la préparation secrète dans le cognac préféré du lieutenant-colonel et dans le thé du sobre Vériguine. Ils parleraient du mystérieux laissez-passer et de la raison pour laquelle il ne se trouvait aucun garde du corps auprès du Premier ministre durant l’entracte, alors même que sociaux-révolutionnaires, anarchistes et simples tyranophobes solitaires le traquaient depuis plusieurs années…