Fandorine frémissait à l’idée que les services responsables de la sécurité de l’empire pussent être mêlés à l’attentat contre le chef du gouvernement. Depuis quatre jours il errait dans ses appartements, tantôt égrenant son chapelet de jade, tantôt jetant sur le papier des sortes de schémas que personne d’autre ne pouvait comprendre. Il fumait des cigares, réclamait sans arrêt du thé, mais ne mangeait presque rien.
Massa, son serviteur, seul être au monde qui lui fût proche, savait parfaitement que lorsque son maître était dans cet état, mieux valait ne pas le déranger. Sans jamais s’éloigner, le Japonais prenait garde à ne pas se montrer, et observait la plus grande discrétion. Il avait annulé deux rendez-vous galants et envoyé plusieurs fois la concierge quérir du thé chez l’épicier chinois. Les yeux bridés de l’Oriental brillaient d’un éclat fiévreux : Massa s’attendait à de captivants événements.
L’année précédente, ce confident dévoué avait fêté lui aussi son cinquantième anniversaire, et traité cette date charnière avec un sérieux tout japonais. Il avait changé de vie, de manière encore plus radicale que son maître.
En premier lieu, conformément à l’antique tradition, il s’était entièrement rasé le corps, signe qu’il embrassait intérieurement l’état monastique et, en attendant de se retirer dans un autre monde, renonçait à toutes les vanités de celui-ci. Certes, Fandorine n’avait pas remarqué – pour le moment – que Massa eût changé quoi que ce fût à ses mśurs de Céladon. Cela dit, les règles des moines japonais ne prescrivaient pas l’abstinence charnelle.
En second lieu, Massa avait décidé de prendre un nouveau nom afin de rompre définitivement avec celui qu’il avait été jusque-là. Une difficulté était alors apparue : selon les lois de l’Empire russe il n’était possible de modifier son état civil qu’à la seule occasion du baptême. Le Japonais ne s’était pas laissé arrêter par cet obstacle. Il avait adopté avec joie la religion orthodoxe, s’était pendu au cou une croix de solides dimensions et avait commencé de se signer furieusement devant tous les dômes d’églises, et même au son des cloches, ce qui ne l’empêchait pas de continuer à faire brûler des parfums devant l’autel bouddhiste dressé dans la maison. D’après ses papiers, il ne s’appelait plus désormais Massahiro, mais Mikhaïl Erastovitch (d’après le nom de son parrain). Fandorine s’était vu contraint de partager jusqu’à son nom de famille avec le tout nouveau serviteur du Seigneur : le Japonais l’en avait supplié, affirmant que c’était là la plus haute récompense qu’un suzerain pût accorder à son vassal pour la constance de son zèle et sa fidélité.
Mais quoi qu’il en fût, Eraste Pétrovitch s’était réservé le droit d’appeler son serviteur comme il l’avait toujours fait : Massa. Et, implacable, avait coupé court aux tentatives de son filleul de lui donner du « otô-san » (père) ou, pire encore, du « pèlevénélé ».
Eraste Pétrovitch et Mikhaïl Erastovitch étaient donc enfermés chez eux depuis quatre jours, à lorgner d’un śil impatient le téléphone, dans l’attente d’un appel. Le coffret de bois verni restait muet cependant. Il était rare qu’on dérangeât Fandorine pour des vétilles, car peu de gens connaissaient son numéro.
Le lundi 5 septembre, à trois heures de l’après-midi, le téléphone sonna enfin.
Ce fut Massa qui décrocha le combiné : il était justement en train d’astiquer l’appareil avec un chiffon de velours, comme s’il avait voulu attendrir une divinité capricieuse.
Fandorine passa dans la pièce voisine et alla se camper devant la fenêtre pour se préparer mentalement à l’importante explication qui devait suivre. Exiger d’emblée le maximum de pouvoirs et une totale liberté d’action, pensait-il. Autrement, ne pas accepter. Et d’un…
Massa passa la tête par l’embrasure de la porte. Son visage était soucieux.
— Je ne sais de qui vous attendiez un appel tous ces jours-ci, maître, mais je suppose que c’est le bon. La dame a la voix qui tremble. Elle dit que l’affaire est très urgente, d’une ekusu-ture-mu ulu-djensu.
Massa avait prononcé ces derniers mots en russe.
— La dame ? s’étonna Eraste Pétrovitch.
— Elle a dit : « Oliga. »
Massa tenait le patronyme pour un vain ornement, il peinait à s’en souvenir et souvent l’omettait.
La perplexité de Fandorine se dissipa. Olga… Mais oui, bien sûr. Il fallait s’y attendre. L’affaire était si embrouillée, si chargée d’imprévisibles complications, que le pouvoir préférait s’abstenir de réclamer directement l’aide d’une personne privée. Il était plus opportun pour lui d’agir par le biais de la famille. Fandorine connaissait Olga Borissovna Stolypina, épouse du Premier ministre blessé et arrière-petite-fille du grand Souvorov. Une femme solide, intelligente, de celles qui résistent à tous les coups du sort.
Elle savait bien sûr qu’elle serait très bientôt veuve. Il n’était pas exclu qu’elle téléphonât de sa propre initiative, sentant que l’enquête officielle était menée de bien étrange manière.
Eraste soupira puis s’empara du combiné.
— Fandorine. J-j’écoute.
1. Nom donné à l’époque tsariste aux services de police secrète chargés de traquer les opposants au régime. (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. Le Conte du tsar Saltan est un opéra de Rimski-Korsakov, inspiré de l’śuvre de Pouchkine du même nom et créé en 1899 à l’occasion du centenaire de la naissance du poète. Guidon, fils de Saltan, y est changé en moustique par la princesse Cygne pour pouvoir s’introduire dans le palais de son père.
Aïe, quel impair !
— Eraste Pétrovitch, pour moi, par pitié, au nom de notre amitié, en mémoire de mon défunt mari, enfin, ne refusez pas ! dit une voix de femme, sonore et précipitée, familière sans aucun doute, mais altérée par l’émotion. Vous êtes un homme de cśur, bon et sensible, je sais que vous ne vous déroberez pas !
— Ainsi, il est mort…
Fandorine inclina la tête bien que la veuve ne fût pas en mesure de le voir. Puis il déclara dans un mouvement sincère :
— Acceptez mes p-plus sincères condoléances. Vous n’êtes pas seule à être touchée par ce malheur, c’est une perte immense pour toute la Russie. Quant à moi, de mon côté, je ferai évidemment tout ce qui est en mon pouvoir.
Après un silence, la dame reprit, d’une voix qui trahissait cependant un certain embarras :
— Je vous remercie, mais je me suis déjà plus ou moins habituée… Le temps guérit les blessures…
— Le temps ?
Eraste fixa le téléphone d’un śil stupéfait.
— Eh bien, oui. Anton Pavlovitch est mort depuis sept ans, n’est-ce pas… Ici, Olga Léonardovna Knipper-Tchekhova. Je vous ai réveillé, j’imagine ?
Aïe ! Quel impair ! Fandorine rougit et jeta un regard furieux à Massa, qui n’en pouvait mais. Pas étonnant que la voix lui eût paru familière. Il entretenait depuis longtemps des relations amicales avec la veuve de l’écrivain : tous deux avaient fait partie de la commission chargée de régler la succession de Tchekhov.
— Mon D-dieu, p-pardonnez-moi ! s’exclama-t-il en bégayant encore plus que d’habitude. Je vous avais prise pour… mais peu importe…
La conséquence de ce quiproquo stupide et, au fond, plutôt comique fut que Fandorine, dès le début de la conversation, se trouva en devoir de se justifier, à la manière d’un coupable. Sans cela, il eût certainement répondu à la demande de la comédienne par un refus poli, et tout le reste de sa vie eût pris un tour très différent.
Mais Eraste Pétrovitch était troublé, et puis parole de gentleman n’est pas promesse en l’air.