— Vous feriez vraiment pour moi tout ce qui est en votre pouvoir ? Eh bien, je vous prends au mot, dit Olga Léonardovna d’une voix déjà moins émue. Connaissant votre noblesse et votre droiture, je ne doute pas que l’histoire que je vais vous conter saura vous toucher.
A dire vrai, même sans le malentendu par lequel avait débuté la conversation, il eût été malaisé à Fandorine de refuser un service à cette femme.
Dans le monde, la veuve de Tchekhov était l’objet d’une réprobation générale. On jugeait de bon ton de la condamner pour avoir préféré briller sur scène et passer gaiement son temps en compagnie de ses talentueux camarades du Théâtre d’art, au lieu de prendre soin de l’écrivain agonisant dans sa morne retraite de Yalta. Elle ne l’aimait pas, elle ne l’aimait pas ! Elle avait épousé le mourant par froid calcul, pour s’approprier un peu de sa gloire, sans pour autant négliger sa propre célébrité, et par ailleurs s’arroger un nom fort utile pour la suite de sa carrière théâtrale – telle était l’opinion qui prédominait.
Eraste Pétrovitch s’indignait devant pareille injustice. Le défunt Tchekhov était un homme d’expérience à l’esprit aiguisé. Il savait qu’il épousait non pas une simple femme, mais une comédienne d’exception. Olga Léonardovna était prête à abandonner la scène pour rester en permanence auprès de lui, mais quel homme digne de ce nom accepterait un tel sacrifice ? Aimer, c’est désirer le bonheur de l’être qu’on aime. Sans grandeur d’âme, l’amour ne vaut pas un pet. Et il était juste que la femme eût laissé son époux l’emporter dans cette course à la générosité. L’essentiel était qu’elle eût été présente à son côté au moment de son décès et eût rendu son départ moins pénible. Elle racontait qu’au tout dernier soir il avait beaucoup plaisanté et que tous deux avaient ri de fort bon cśur. Que souhaiter de plus ? C’était là une belle mort. Personne n’avait le droit de blâmer cette femme.
Toutes ces pensées traversèrent une nouvelle fois l’esprit d’Eraste Pétrovitch, tandis qu’il écoutait le récit heurté et bien peu intelligible de la comédienne. Il y était question d’une certaine Elisa, amie d’Olga Léonardovna et également actrice, semblait-il. Il était arrivé quelque chose à cette personne, qui depuis vivait « constamment dans une terreur mortelle ».
— Je vous demande pardon, glissa Eraste Pétrovitch alors que sa correspondante s’interrompait pour étouffer un sanglot. Je ne c-comprends pas bien. Altaïrskaïa et Lointaine, ce sont deux personnes distinctes ou une seule ?
— Une seule ! Elisa Altaïrskaïa-Lointaine, c’est son nom complet. Auparavant, elle avait pour pseudonyme de scène Lointaine, puis elle s’est mariée et est devenue Altaïrskaïa, du nom de son mari. Certes, ils n’ont pas tardé à se séparer, mais avouez qu’il eût été stupide pour une comédienne de renoncer à un si joli nom…
— Et malgré tout, je ne suis pas sûr de…
Fandorine plissa le front.
— Cette dame nourrit des craintes, vous avez décrit de manière très éloquente son état de nervosité. Mais que redoute-t-elle exactement ?
Et surtout, qu’attendez-vous donc de moi ? ajouta-t-il in petto.
— Elle refuse de dire de quoi il s’agit ! Elisa est une personne très secrète, elle ne se plaint jamais de rien. Pour une comédienne, c’est extrêmement rare ! Mais hier elle m’a rendu visite, nous avons beaucoup parlé, et tout à coup elle s’est effondrée. Elle a fondu en larmes et s’est abandonnée contre moi, en bredouillant que sa vie était un cauchemar, qu’elle ne pouvait plus le supporter, qu’elle se sentait harcelée et traquée. Comme je commençais de la presser de questions, Elisa a soudain terriblement pâli, elle s’est mordu la lèvre, et il m’a été impossible de lui soutirer un mot de plus. Elle regrettait à l’évidence de s’être confiée. Pour finir, elle a marmonné quelques paroles indistinctes, m’a priée de lui pardonner cet instant de faiblesse et s’est sauvée en courant. Je n’en ai pas dormi de la nuit, et j’ai passé la journée dans tous mes états ! Ah ! Eraste Pétrovitch, je connais Elisa de longue date. Elle n’est ni hystérique ni mythomane. Je suis sûre qu’un danger la menace, un danger de telle nature qu’il lui est interdit d’en parler, même à une amie. Je vous en supplie au nom de tout ce qui nous rattache : tâchez d’éclaircir de quoi il retourne. Pour vous ce sera un jeu d’enfant, vous êtes passé maître dans l’art d’élucider les mystères. La manière dont vous avez retrouvé le manuscrit disparu d’Anton Pavlovitch tenait du génie !
A l’évocation de l’histoire qui avait marqué le début de leur amitié, Fandorine fronça les sourcils, gêné par des propos si ouvertement élogieux.
— Je vous aiderai à pénétrer dans le cercle de ses relations. Elisa est en ce moment jeune première dans l’Arche de Noé.
— Est q-quoi ? Où ça ? bégaya Eraste Pétrovitch, surpris.
— Elle tient l’emploi de jeune première dans cette nouvelle troupe d’avant-garde qui tente de concurrencer le Théâtre d’art, expliqua Olga Léonardovna d’un ton où perçait une certaine condescendance, inspirée soit par l’ignorance de Fandorine en matière de théâtre, soit par les insensés qui osaient prétendre rivaliser avec le célèbre MKhAT1. L’Arche de Noé vient d’arriver de Saint-Pétersbourg, pour une tournée destinée à stupéfier et conquérir le public moscovite. Il est impossible d’obtenir des billets, mais j’ai déjà tout arrangé. On vous laissera entrer et on vous installera à la meilleure place, de manière que vous puissiez tous les observer à loisir. Vous serez libre ensuite d’aller visiter les coulisses. Je vais téléphoner à Noé Noévitch, c’est le directeur de la troupe, Noé Noévitch Stern, je lui demanderai de vous prêter tout son concours. Il ne cesse de me tourner autour, il espère toujours m’attirer dans sa troupe, aussi accédera-t-il à ma requête sans poser de questions superflues.
Eraste Pétrovitch donna un coup de pied furieux dans la chaise, qui se fendit en deux. Une affaire dénuée d’intérêt, totalement ridicule – les caprices d’il ne savait quelle prima donna au nom invraisemblable, frappée d’hypocondrie –, et il lui était totalement impossible de refuser. Cela au moment où il attendait d’être invité à participer à l’instruction d’une affaire d’assassinat historique, et même emblématique d’une nouvelle époque !
Massa émit un clappement de langue, prit le meuble accidenté, et tenta de s’y asseoir : la chaise se déroba sous lui.
— Vous ne dites rien ? Vous me refuseriez ce petit service ? Si vous aussi vous m’abandonnez, je n’y survivrai pas ! déclara la veuve du grand écrivain avec l’intonation d’Irina Arkadina en appelant à Trigorine.
— P-pourrais-je seulement oser ? protesta Fandorine, accablé. Quand faut-il être au théâtre ?
— Vous êtes un amour ! Je savais que je pouvais compter sur vous ! Le spectacle aujourd’hui est à huit heures. Je vais tout vous expliquer…
Rien de catastrophique, songea Eraste Pétrovitch pour se rassurer. Finalement cette femme pleine de talent mérite bien que je perde une soirée pour satisfaire sa lubie. Et si on m’appelle entre-temps pour l’affaire Stolypine, je lui expliquerai que c’est là une question d’importance nationale…
Mais la journée s’écoula sans qu’on téléphonât ni de Saint-Pétersbourg ni de Kiev. Le soir venu, Eraste Pétrovitch noua une cravate blanche et, luttant vainement contre l’irritation, s’en fut au spectacle. Massa avait reçu l’ordre de ne pas s’éloigner de l’appareil et, en cas de besoin, de foncer au théâtre à motocyclette.
1. Le Théâtre d’art de Moscou, fondé en 1897 par Konstantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko.