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Eraste Pétrovitch ne daigna pas répondre au spéculateur et se dirigea vers une porte ornée d’un écriteau annonçant « Administration ». S’il lui avait fallu récupérer son laissez-passer à l’intérieur, Fandorine eût fait demi-tour et s’en fût allé. Pour rien au monde il n’eût cherché à se frayer un chemin parmi tant de dos anonymes. Mais Olga Léonardovna avait dit : « A cinq pas à droite de la porte, sur les marches, vous verrez un homme avec une serviette verte… »

Et en effet, à cinq pas exactement de la foule assiégeant les portes du théâtre, un homme très grand, à l’imposante carrure, se tenait adossé au mur, vêtu d’un costume américain à rayures qui détonnait un peu avec son visage de rustre, qu’on eût dit modelé dans de la terre glaise. Le personnage restait impassible, il ne regardait point les adorateurs hurlants de Melpomène, mais sifflotait tranquillement dans son coin, une élégante serviette de velours vert serrée sous son bras.

Fandorine mit du temps à parvenir jusqu’à l’homme à rayures : il y avait sans cesse quelqu’un pour se faufiler devant lui. Tous ces gens ressemblaient de manière indéfinissable à l’aigrefin qui avait tenté de lui soutirer vingt-cinq roubles pour un billet d’entrée – mêmes gestes inquiets, même allure fuyante, même discours précipité et étouffé.

Le propriétaire de la serviette verte se débarrassait rapidement de ces importuns, sans prononcer un mot, juste en sifflotant. Pour l’un, le motif mélodique était bref et moqueur, sur quoi le petit homme disparaissait aussitôt. Pour un autre, il était menaçant, et l’individu battait en retraite. Pour un troisième, il se faisait approbateur.

Le chef de cette bande de spéculateurs, devina Fandorine. Enfin, celui-ci se trouva fatigué d’écouter les savantes modulations du géant et d’assister au défilé ininterrompu des revendeurs. Il posa le pied sur la marche, retint par l’épaule une nouvelle ombre surgie de nulle part, et suivant les instructions qu’il avait reçues déclara :

— Je viens de la part de Mme Knipper.

Le siffloteur n’eut pas le temps de répondre que déjà une tierce personne s’était glissée entre eux deux. Eraste Pétrovitch s’abstint de l’empoigner par l’épaule ou par toute autre partie du corps, par respect pour l’uniforme. Il s’agissait en effet d’un officier, un sous-lieutenant des hussards, qui plus est d’un régiment de la garde.

— Sila Egorovitch, je vous en supplie ! s’écria le jeune homme en levant sur son interlocuteur de parfaits yeux de fou. Au parterre ! Et pas plus loin que le sixième rang ! Vos sbires sont devenus enragés, c’est vingt roubles qu’ils me réclament ! Moi, je veux bien, mais à crédit. Tout ce que j’avais, je l’ai dépensé pour la corbeille de fleurs. Vous le savez, Vladimir Limbach paye toujours ses dettes ! Ma parole, autrement je me brûlerai la cervelle !

L’autre posa sur le petit officier un regard nonchalant, puis se reprit à siffloter avec indifférence.

— Il n’y a plus de billets. Plus un seul. Je peux vous fournir une contremarque sans place attribuée, par sympathie pour vous.

— Ah, mais vous savez bien qu’un officier ne peut pas rester debout !

— Eh bien, comme vous voudrez… Un petit instant, monsieur.

Ces derniers mots, ainsi que le sourire déférent que cette figure de glaise peinait à produire, s’adressaient à Eraste Pétrovitch.

— Tenez, je vous prie. Ceci est un laissez-passer pour la loge numéro quatre. Mes respects à Olga Léonardovna. Nous sommes toujours prêts à lui rendre service.

Fandorine se dirigea vers l’entrée principale, accompagné par le sifflotement amical du spéculateur et le regard envieux du hussard.

— D’accord, donnez-moi toujours cette contremarque ! grommela l’officier derrière lui.

Un monde étrange

La loge numéro quatre se trouvait être la meilleure de toutes. Le théâtre eût-il été financé par l’Etat et non par des fonds privés, on l’eût qualifiée à coup sûr d’« impériale ». Sept fauteuils à dossiers dorés – trois au premier rang, quatre au second – étaient à l’entière disposition de l’unique spectateur. Le contraste était d’autant plus impressionnant avec le reste de la salle, littéralement pleine comme un śuf. Il s’en fallait encore de cinq minutes que le spectacle ne commençât, néanmoins tout le public était déjà installé, comme si chacun craignait qu’on ne lui disputât sa place. Et non sans raison : en deux ou trois endroits, les ouvreurs s’employaient à calmer des gens qui, très agités, brandissaient leurs billets. Une scène semblable se déroulait juste au-dessous de la loge de Fandorine. Une grosse dame enveloppée d’une étole en hermine s’écria, presque pleurant :

— Comment ça, « faux » ? Où as-tu dégoté ces billets, Jacquot ?

Jacquot, rouge comme une pivoine, bredouilla les avoir achetés quinze roubles à un monsieur très comme il faut. Habitués à ces sortes d’incidents, des employés apportaient déjà deux chaises supplémentaires.

Au paradis, les spectateurs étaient assis encore plus serrés, on stationnait même debout entre les travées. Là-haut prédominaient les visages jeunes, les vestes d’étudiants et les corsages blancs de jeunes filles.

A huit heures pile, juste après la troisième sonnerie, les lumières dans la salle s’éteignirent et les portes furent closes. Cette règle qui voulait qu’on commençât le spectacle à l’heure et qu’on refusât l’entrée aux retardataires avait été instituée par le Théâtre d’art, mais même ce dernier ne l’observait pas avec une telle rigueur.

Un grincement s’entendit.

Eraste Pétrovitch, qui trônait tel un pacha dans le fauteuil central, au premier rang de la loge, se retourna pour découvrir non sans étonnement le hussard qui tantôt menaçait de se brûler la cervelle.

Le sous-lieutenant Limbach – tel était son nom, semblait-il – chuchota :

— Vous êtes seul ? Parfait ! Vous ne voyez pas d’objection à ce que je m’assoie ici ?

Fandorine haussa les épaules : Dieu merci, la place ne manquait pas. Il se décala d’un siège à droite pour garder ses aises. Cependant l’officier préféra s’installer derrière lui.

— Ne vous dérangez pas, je reste ici, déclara le sous-lieutenant en sortant de son étui une paire de jumelles de campagne.

La porte de la loge grinça de nouveau.

— C’est le diable qui l’envoie ! Ne me trahissez pas, dites que je suis avec vous ! murmura le hussard à l’oreille de Fandorine, en un chuchotement à peine audible.

Un homme entre deux âges venait d’entrer, vêtu d’un frac et d’une chemise amidonnée, le cou noué de la même cravate blanche que Fandorine, à cette différence près que l’épingle était grise au lieu de noire. Un banquier ou bien un avocat ayant réussi, supposa Eraste Pétrovitch après un bref coup d’śil à la barbiche soigneusement taillée et à la calvitie triomphante qui luisait dans l’ombre.

Le nouvel arrivant s’inclina avec courtoisie.

— Tsarkov. Et vous, vous êtes l’ami de l’incomparable Olga Léonardovna. Très heureux…

Ces paroles permettaient de conclure que le sieur Tsarkov était le propriétaire de la loge merveilleuse et que c’était à lui que la comédienne s’était adressée pour obtenir une place. Fandorine peinait toujours à comprendre ce que le siffloteur à serviette verte avait à voir avec tout cela, mais il ne se souciait guère d’approfondir la question.

— Le jeune homme est avec vous ? demanda l’aimable personnage en lorgnant le sous-lieutenant occupé à scruter avec ses jumelles les moulures du plafond.

— Oui.

— Eh bien, en ce cas, je vous en prie…

Durant les quelques minutes qui s’écoulèrent encore avant le lever du rideau – pendant que le public s’agitait, dans un concert de froissements d’étoffes, de grincements de fauteuils et de mouchages de nez –, le nouveau voisin de Fandorine lui exposa à mi-voix ce qu’il savait de l’Arche de Noé. Il semblait si bien posséder son sujet que Fandorine dut réviser son premier jugement : il ne s’agissait ni d’un banquier ni d’un avocat, mais plus sûrement d’un homme de théâtre fortuné ou d’un critique influent.