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— Les opinions divergent quant au talent de metteur en scène de Noé Stern, mais sur le plan des affaires c’est sans conteste un génie, commença le sieur Tsarkov avec faconde, s’adressant exclusivement à Fandorine, comme si tous deux eussent été seuls dans la loge.

Cependant le sous-lieutenant Limbach semblait heureux qu’on ne lui prêtât aucune attention.

— Il donne ses premières représentations une semaine avant le début de la saison, et l’on peut dire qu’il use à fond du monopole qu’il s’est ainsi attribué. Si le public afflue en masse chez lui, c’est d’abord parce qu’il est le seul à lui ouvrir ses portes. Ensuite, Stern a ouvert le feu avec trois spectacles à la file, qui ont alimenté les conversations du Tout-Saint-Pétersbourg durant la saison dernière. D’abord, Hamlet, puis Les Trois Sśurs, et aujourd’hui Pauvre Lisa. Mais il a annoncé par avance que chaque pièce ne serait jouée qu’une seule fois, pour ne plus être reprise. Et regardez ce qui se passe au troisième soir.

D’un geste circulaire, le spécialiste de la vie théâtrale désigna la salle bondée.

— C’est là également un coup perfide porté à son principal concurrent, le Théâtre d’art, qui, voyez-vous, comptait cette année surprendre son public par de nouvelles mises en scène justement des Trois Sśurs et de Hamlet. Je vous assure qu’après Stern n’importe quelle interprétation, même la plus novatrice, paraîtra bien fade aux spectateurs. Quant à cette Pauvre Lisa, c’est une véritable performance. Ni Stanislavski ni Ioujine n’auraient osé se produire sur une scène contemporaine avec un tel matériau dramatique. Mais j’ai vu le spectacle à Saint-Pétersbourg. Je vous certifie que c’est quelque chose ! Lointaine, dans le rôle de Lisa, est divine !

Le chauve baisa bruyamment le bout de ses doigts, dont l’un arborait un solitaire à l’éclat impressionnant.

Non, ce ne peut être un critique, songea Eraste Pétrovitch. D’où sortirait-il un diamant de près de douze carats ?

— Mais le plus intéressant est encore à venir. J’attends beaucoup de l’Arche de Noé pour cette saison. Après cette salve de trois spectacles à guichets plus que fermés, ils vont interrompre pour un mois leurs représentations. Ce rusé de Stern laisse la possibilité au Théâtre d’art, au Maly et au Korsch de présenter leurs nouveautés au public : il se retire à l’écart, pour ainsi dire. Après quoi, il promet de livrer en octobre sa propre création, et bien sûr il attirera chez lui tout Moscou.

Même si Fandorine ne s’y entendait guère en matière de théâtre, pareil procédé lui parut un peu étrange.

— P-permettez, le bâtiment est loué, n’est-ce pas ? Comment un théâtre peut-il vivre un mois entier sans recettes ?

Tsarkov lui adressa un clin d’śil matois.

— L’Arche peut se permettre un tel luxe. La Société théâtrale et cinématographique leur a offert une location, tous services compris, pour le prix d’un rouble par mois. Oh, Stern sait mener sa barque ! En l’espace d’un mois et demi, ils auront monté un spectacle totalement nouveau, en partant de zéro. Personne ne sait ce que sera cette pièce, mais à la date d’aujourd’hui on est déjà prêt à payer jusqu’à cinquante roubles un fauteuil bien placé pour le jour de la première !

— Comment cela, « personne ne sait » ? Qu’est-ce à dire ?

— Mais rien de plus ! C’est un effet calculé. Demain toute la troupe se réunira, et Stern annoncera aux comédiens la pièce qu’ils auront à jouer. Après-demain, tous les journaux en parleront. Et l’affaire sera bouclée : le public attendra désormais avec impatience la première du spectacle. Quel qu’il soit. Oh, cher monsieur, croyez-en mon intuition. Grâce à l’Arche de Noé, Moscou va connaître une saison d’une fécondité inouïe !

Ces mots avaient été prononcés avec un tel accent de sincérité qu’Eraste Pétrovitch posa sur son voisin un regard plein de considération. Un amour de l’art si vrai et si désintéressé forçait le respect.

— Mais, chut ! Ça commence. Ce qui va se passer maintenant va laisser tout le monde pantois, ricana l’amateur de théâtre. Ce tour de magie-là, Stern ne l’a pas encore montré à Saint-Pétersbourg…

Le rideau s’ouvrit. Toute l’arrière-scène était tendue d’une toile blanche sur laquelle, soudain, se découpa un rectangle de lumière. Un écran ! Une voiture y apparut, attelée de quatre chevaux fonçant au galop.

Mariage de cinématographe et de théâtre ? Curieux ! pensa Eraste Pétrovitch.

Le spécialiste avait raison : un soupir d’enthousiasme parcourut parterre et galeries.

— Il a le chic pour captiver le spectateur dès la première minute, le bougre, murmura Tsarkov en se penchant par-dessus la balustrade, sur quoi il se donna une tape sur la bouche comme pour signifier : « Oh, pardon, je me tais. »

Une musique pastorale se fit entendre tandis que sur l’écran s’inscrivait : « Un jour, vers la fin du règne de Catherine II, un jeune et brillant officier de la garde s’en revenait de garnison pour retrouver son domaine… »

La mise en scène se révéla au plus haut point inventive, riche d’une foule de trouvailles, à la fois espiègle et philosophique, soutenue par des décors et des costumes somptueux créés par un artiste en vogue, membre du mouvement « le Monde de l’art ». La brève parabole de la pauvre ingénue poussée à la noyade par la trahison de son bien-aimé se trouvait nourrie de multiples rebondissements. Des personnages supplémentaires intervenaient dans l’histoire, certains totalement nouveaux, d’autres que Karamzine s’était contenté d’évoquer au passage. Le spectacle était dédié à une passion amoureuse piétinant tous les interdits : la pauvre Lisa, en effet, se donnait à son Eraste sans se soucier ni de la rumeur ni des conséquences. Il y était question du courage et de l’abnégation de la femme, de la lâcheté masculine face au jugement de la société ; de la faiblesse du Bien et de la force du Mal. Ce dernier était incarné avec beaucoup de vivacité et de relief par la riche veuve (la comédienne Goupilova) et le tricheur (Méfistov), engagé par celle-ci pour ruiner Eraste tombé amoureux et le forcer à un mariage de raison.

Pour reconstituer le Moscou d’autrefois, les paysages, les phénomènes naturels, l’écran de cinématographe était activement mis à contribution. La scène où apparaissait le fantôme du père de Lisa (joué par Rézonovski), éclairé par le faisceau bleu d’un projecteur, était excellemment conçue. Le monologue et la danse de la Mort (rôle tenu par M. Stern en personne) attirant la jeune fille jusque dans l’étang produisirent une forte impression.

Mais ce qui épata par-dessus tout le public, ce fut le coup de la sculpture. Presque tout le deuxième tableau se déroulait au pied d’une statue du dieu Pan, symbolisant l’aspect sensuel et pastoral de l’intrigue amoureuse. Au bout d’une minute, bien sûr, les spectateurs avaient cessé de prêter attention à celle-ci, la tenant pour un élément du décor. Quel ne fut pas leur ravissement quand à la fin de l’acte le dieu antique soudain s’anima et se mit à jouer de sa flûte !

Pour la première fois, Eraste Pétrovitch voyait une troupe au sein de laquelle on ne sentait aucune différence de niveau quant au jeu des acteurs. Tous les artistes, y compris les petits rôles, étaient irréprochables. L’entrée de chacun était un vrai feu d’artifice.