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Cependant, ce fut à peine si Fandorine remarqua les multiples qualités de la mise en scène. Dès le moment où Elisa Altaïrskaïa-Lointaine parut sur scène, le spectacle se trouva pour lui scindé en deux parts d’inégale valeur : il y eut les scènes où elle jouait, et celles où elle n’était pas.

Sitôt que sa voix charmante s’élevait sur scène pour entonner un simple refrain parlant de fleurs des champs, des doigts impitoyables semblaient étreindre le cśur du spectateur jusqu’alors indifférent. Il reconnaissait cette voix ! Il pensait l’avoir oubliée, or elle était restée gravée dans sa mémoire durant toutes ces années !

Et la silhouette, la démarche, le port de tête… tout était exactement semblable !

— Permettez…

Fandorine se retourna et arracha presque les jumelles des mains du sous-lieutenant.

Son visage… Non, le visage était différent. Mais l’expression des yeux, mais le sourire confiant, mais l’espoir de bonheur et l’acceptation du destin ! Comment pouvait-on reproduire tout cela de manière si fidèle, si implacable ? Il ferma les yeux et ne protesta pas quand le hussard lui reprit son appareil d’optique en chuchotant d’un ton courroucé :

— Rendez-moi ça, voyons, moi aussi, je veux la contempler !

Regarder la pauvre Lisa tomber amoureuse de l’insouciant Eraste, voir celui-ci troquer son amour contre d’autres distractions et permettre que la jeune femme se donne la mort… combien était-ce douloureux et en même temps… vivifiant – le mot était singulier, mais d’une parfaite justesse. Comme si le temps, de ses griffes acérées, eût déchiré la gangue de cuir racorni qui enveloppait son âme et que celle-ci, soudain gorgée de sang, eût recouvré sensibilité et innocence.

Une nouvelle fois Fandorine ferma les yeux, incapable de supporter la scène où Lisa succombait au péché, scène traitée par Stern de manière extrêmement audacieuse, sinon naturaliste. Un faisceau de lumière détachait de l’ombre le bras dénudé de la jeune fille, main et doigts tendus, qui ensuite, telle la tige d’une fleur qui se fane, se courbait et s’affaissait.

— Ah, cette Lointaine ! s’exclama Tsarkov alors que toute la salle applaudissait. Elle est vraiment prodigieuse ! Autant peut-être que la défunte Komissarjevskaïa !

Fandorine lui jeta un regard mauvais. Pareils propos lui semblaient sacrilèges. Son voisin l’agaçait de plus en plus. A plusieurs reprises des gens étaient entrés dans la loge pour lui murmurer quelques mots à l’oreille – encore heureux que Lisa, c’est-à-dire Elisa Lointaine, ne fût pas alors en scène. Durant les intermèdes musicaux, le bavard se penchait par-dessus le fauteuil pour partager ses impressions ou bien narrer telle ou telle anecdote à propos du théâtre ou de ses interprètes. Concernant, par exemple, Emraldov, le jeune premier de la troupe, il avait déclaré, d’un ton fort méprisant :

« Il n’est pas au niveau de sa partenaire. »

Ce n’était pas l’avis d’Eraste Pétrovitch, qui était tout entier du côté de ce personnage, n’éprouvait nulle jalousie quand l’Eraste de la pièce embrassait Lisa, et, contre toute logique, espérait naïvement que celui-ci finirait par se raisonner et reviendrait à sa bien-aimée.

Fandorine ne prêtait l’oreille aux discours de l’expert en théâtre que lorsque ce dernier parlait de la jeune première. Ainsi, durant la longue scène, sans intérêt pour lui, du club de jeu où un ami du héros cherchait à convaincre celui-ci d’arrêter de jouer alors que le tricheur le poussait au contraire à se refaire, Tsarkov livra une information sur Mme Altaïrskaïa-Lointaine qui assombrit l’humeur d’Eraste Pétrovitch :

« Mm-oui, la Lointaine est sans conteste une perle d’une inestimable valeur. Dieu merci, il s’est trouvé un homme qui ne lésinera pas sur les moyens pour lui offrir un écrin digne de son talent. Je veux parler de ce M. Aguilev, de la Société théâtrale et cinématographique.

— C’est son p-protecteur ? avait demandé Fandorine, dont le cśur soudain s’était glacé, et qui s’en voulait d’avoir pareille réaction. Qui est cette personne ?

— Un jeune entrepreneur très doué. Il a hérité de son père une modeste biscuiterie. Il a fait ses études en Amérique et gère également ses affaires à l’américaine, sans aucune pitié. Il a écrasé tous ses concurrents, puis a vendu son empire du biscuit pour une petite fortune. A présent il est en train de bâtir un empire du spectacle – entreprise nouvelle, riche de perspectives. Je ne pense pas qu’il nourrisse des sentiments pour l’Altaïrskaïa. Aguilev est un homme dénué de romantisme. Il s’agit plutôt pour lui d’un investissement, d’un pari sur le potentiel artistique de la demoiselle. »

Il avait évoqué encore certains plans napoléoniens échafaudés par l’ex-industriel du biscuit, mais Fandorine, rassuré, ne l’écoutait déjà plus et avait même interrompu le bavard d’un geste peu courtois quand Lisa était de nouveau apparue sur scène.

Son second voisin, s’il ne l’importunait point par des jacasseries, ne l’irritait pas moins que Tsarkov. A chaque entrée de la comédienne, il s’exclamait et poussait des bravos. Sa voix sonore martyrisait les oreilles de Fandorine. Plusieurs fois celui-ci lui dit :

« Mais cessez donc ! Vous me dérangez !

— Pardon, bredouillait le sous-lieutenant sans détacher les yeux de ses pesantes jumelles, pour de nouveau brailler, un instant plus tard : Divin ! Magnifique ! »

Des admirateurs enthousiastes, la comédienne en avait une multitude dans la salle. Il était même étrange que leurs hurlements ne l’empêchassent en rien de jouer son rôle : elle semblait ne pas les entendre. Son partenaire, en revanche, M. Emraldov, lors de sa première entrée, quand la salle avait retenti des cris et des glapissements des dames, avait porté une main à son cśur et salué.

En d’autres circonstances, les manifestations d’émotivité du public eussent exaspéré Fandorine, mais ce jour-là il ne se ressemblait guère. Il avait comme une boule dans la gorge, et les réactions des spectateurs ne lui paraissaient nullement excessives.

En dépit de son trouble – provoqué sans doute moins par le jeu de l’actrice que par les souvenirs qui l’envahissaient –, Fandorine avait remarqué que le comportement de la salle obéissait au canevas psychologique de la mise en scène. Les passages comiques alternaient avec les scènes sentimentales. Au moment du final, le public se tenait coi, à la fois apaisé et sanglotant, et quand le rideau retomba, ce fut sous un tonnerre d’applaudissements et d’ovations.

Une minute avant la fin, le siffloteur au costume à rayures entra dans la loge et vint se camper respectueusement derrière Tsarkov. Il serrait la serviette verte sous son bras, et tenait dans les mains un carnet et un crayon.

— Eh bien, lui dit Tsarkov tout en applaudissant presque sans bruit. Je les remercierai, elle et Stern, personnellement. Fais préparer là-bas quelque chose qui ait de la classe. Pour Emraldov, il peut se contenter de toi. Remets-lui ma carte et, tiens, fais-lui porter du vin. Lequel préfère-t-il ?

— Du bordeaux, un château-latour à vingt-cinq roubles le flacon, répondit l’autre après un coup d’śil dans son carnet, sur quoi il émit un léger sifflement. Monsieur est connaisseur !

— Une demi-douzaine de bouteilles… Eh, vous, moins fort, s’il vous plaît !

Ces derniers mots s’adressaient au hussard qui, à peine le rideau tombé, s’était mis à hurler : « Loin-taine, Loin-taine ! »

Eraste Pétrovitch ajouta encore à l’offense.

— Passez-moi ça ! dit-il en confisquant une nouvelle fois ses jumelles au garçon, tant il était curieux d’observer le visage de la renversante comédienne quand celle-ci ne jouait pas.