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— Mais je dois la voir quand elle recevra ma corbeille de fleurs !

L’officier voulut arracher l’instrument des mains de Fandorine, mais il eût tout aussi bien pu tenter d’arracher leur sabre aux statues de bronze de Minine et Pojarski.

— Considérez que c’est le prix de votre place, murmura Eraste Pétrovitch, dents serrées, tout en tournant la molette.

Non, elle ne lui ressemble pas du tout, se dit-il. Elle est plus âgée d’une dizaine d’années. Son visage n’est pas ovale, mais plutôt anguleux. Et ses yeux n’ont rien de juvénile, ils paraissent pleins de lassitude. Ah, mais quels yeux !…

Il abaissa les jumelles, soudain en proie à un incompréhensible vertige. En voilà encore une nouveauté !

Les artistes revenaient pour saluer, non pas comme c’était ordinairement l’usage au théâtre, l’un après l’autre, mais tous en même temps : jeunes premier et première devant la rampe, les autres au second plan. Quant à celui qui jouait la Mort, Noé Stern lui-même, il s’abstint de paraître – brillant, pour ainsi dire, par son absence.

Sous les applaudissements incessants de la salle, des accessoiristes parurent des deux côtés de la scène, apportant d’abord des bouquets, puis des corbeilles de fleurs, de taille toujours croissante. La moitié environ des offrandes du public revenaient à Emraldov, le reste à Altaïrskaïa. Les autres comédiens eurent droit chacun à un ou deux minuscules bouquets, et encore, pas tous.

— Ils vont bientôt apporter la mienne ! Rendez-moi donc ça ! Tenez, la voilà ! J’y ai claqué toute ma solde du mois !

Le hussard se pendit au bras de Fandorine – force lui fut de lui rendre les jumelles.

La corbeille était en effet somptueuse : on eût dit un énorme nuage de roses blanches.

— Elle va la prendre, elle va la prendre ! répétait le sous-lieutenant, sans paraître s’apercevoir que, dans son excitation, il secouait son voisin par la manche.

— Permettez. Je vois que la chose vous intéresse.

Le sieur Tsarkov tendait aimablement sa lorgnette incrustée de nacre. Eraste Pétrovitch s’empara du bibelot pour découvrir avec étonnement que son optique ne le cédait en rien à celle des jumelles de l’officier.

De nouveau devant ses yeux surgit, tout proche, le visage souriant d’Elisa Altaïrskaïa-Lointaine. Elle pencha la tête, la tourna de côté, les ailes de son nez parfait frémirent légèrement. D’où venait donc son désarroi ? De ce que la dernière corbeille offerte à Emraldov (des orchidées couleur citron) était plus luxueuse que ses roses blanches ? Non, impossible. Cette femme ne pouvait être aussi vaine et mesquine !

Cependant, une autre corbeille encore venait d’être apportée sur scène, un véritable château de fleurs. A qui était-elle destinée ? A la prima donna ou au jeune premier ?

A elle ! La merveille de l’art floral fut déposée à ses pieds, sous les cris enthousiastes de toute la salle. Elisa Lointaine esquissa une révérence, serrant la corbeille dans ses bras blancs et délicats, le nez dans les fleurs.

— Nom de Dieu de nom de Dieu… gémit Limbach, pitoyable, voyant que sa carte était battue.

Eraste Pétrovitch braqua un instant sa lorgnette sur Emraldov. Les traits du héros karamzinien, d’une beauté picturale, étaient déformés par la jalousie. Eh bien, dites, que de passions pour de simples fleurs !

Il observa de nouveau Elisa, s’attendant à la voir triomphante. Mais le beau visage de la comédienne s’était figé en un masque de terreur : les yeux écarquillés, la bouche entrouverte sur un cri qui refusait de s’échapper. Que se passait-il ? Pourquoi un tel effroi ?

Tout à coup Fandorine s’aperçut qu’une des fleurs, encore en bouton, à la couleur foncée, oscillait et semblait se dresser vers le haut.

O Seigneur ! Ce n’était pas un bouton ! Dans le double objectif de la lorgnette de théâtre se dessinait soudain le losange d’une tête de serpent. C’était une vipère qui se tendait droit vers la poitrine de la comédienne pétrifiée.

— Un serpent ! Un serpent dans la corbeille ! hurla Limbach.

Dans le même temps il sautait par-dessus la rambarde pour atterrir dans le couloir du parterre.

Tout se déroula en l’espace de quelques secondes.

Aux premiers rangs de l’orchestre, on criait, on agitait les bras. Le reste de la salle, n’y comprenant rien, déclencha une nouvelle ovation.

Le téméraire officier bondit sur ses pieds, dégaina son sabre et courut vers la scène. Mais Pan, toujours grimé en statue de marbre blanc, se porta avant lui au secours de l’Altaïrskaïa. Il se tenait juste derrière l’actrice, aussi avait-il aperçu le premier le sinistre occupant de la corbeille de fleurs. Le dieu cornu se précipita, empoigna sans hésiter le reptile par le cou et d’un geste brusque le tira hors de la corbeille.

A présent toute la salle voyait ce qui se passait. Les dames poussèrent des cris aigus. L’Altaïrskaïa vacilla sur ses jambes puis s’effondra à la renverse. Ce fut ensuite au courageux Pan de lâcher une exclamation : le serpent venait de le mordre à la main. Il frappa à toute volée l’animal contre le plancher et le piétina.

Le théâtre s’emplit de hurlements, d’un vacarme de fauteuils, de cris aigus.

— Un médecin ! Faites venir un médecin ! criait-on sur scène.

Quelqu’un éventait Elisa avec un mouchoir, tandis qu’on éloignait le héros blessé.

Dans le fond de la scène apparut alors un homme de haute taille, très maigre, au crâne entièrement rasé.

Il se tenait bras croisés sur la poitrine et observait tout ce tumulte, le sourire aux lèvres.

— Qui est-ce ? Là-bas, derrière tout le monde ? demanda Fandorine à son voisin omniscient.

— Un petit instant… répondit celui-ci, qui achevait une conversation à voix basse avec son factotum à rayures : … trouver le coupable, et le corriger !

— Ce sera fait.

L’homme sortit rapidement, et le sieur Tsarkov, comme si de rien n’était, se tourna vers Eraste Pétrovitch avec un sourire courtois.

— Où cela ? Ah ! C’est Noé Noévitch Stern, en personne. Il a ôté son masque de Mort. Regardez-le, il rayonne. Il aurait bien tort de ne pas se réjouir. Un tel succès ! A présent, les Moscovites vont tous être fous de son Arche !

Quel monde étrange, songea Fandorine. Incroyablement étrange !

Rencontre préalable

Le Premier ministre mourut pendant qu’Eraste Pétrovitch se trouvait au théâtre. Le lendemain toute la ville était pavoisée de drapeaux endeuillés de rubans noirs. Le décès de l’homme d’Etat faisait les gros titres des journaux, composés en caractères géants. Les quotidiens libéraux écrivaient : « Bien que le défunt se cramponnât à des idées réactionnaires, avec lui a cependant disparu le dernier espoir de réformer le pays sans traumatismes ni révolutions. » Les feuilles patriotiques maudissaient quant à elles la race juive, à laquelle appartenait le meurtrier, et voyaient un sens particulier au fait que Stolypine eût fermé les yeux le jour anniversaire de la dormition du prince Gleb, saint protecteur de la foi, venant ainsi s’ajouter à la foule des martyrs de la terre russe. Les publications à tendance boulevardière et mélodramatique citaient avec des accents déchirants le testament de Piotr Arkadiévitch, qui avait réclamé qu’on l’enterrât là où il serait assassiné.

Eraste Pétrovitch avait appris la funeste nouvelle à son retour du théâtre, par téléphone, mais elle l’avait laissé indifférent. Le haut fonctionnaire qui avait appelé l’avait également informé qu’on avait débattu en Conseil des ministres de l’opportunité de le mêler à l’enquête, mais que le commandant du corps des gendarmes s’y était résolument opposé et que le ministre ne s’était pas prononcé.