Выбрать главу

Fait curieux, Eraste Pétrovitch ne s’en était nullement trouvé affecté, au contraire, il avait éprouvé un certain soulagement, et s’il n’avait pas fermé l’śil de la nuit, ce n’était pas à cause de l’offense, ni même de son inquiétude quant à l’avenir de l’Etat.

Il avait arpenté son bureau, les yeux perdus dans le miroitement du parquet ciré ; il s’était étendu sur le divan, un cigare aux lèvres, pour contempler la blancheur du plafond ; s’était assis sur l’appui de fenêtre, scrutant l’obscurité pour toujours n’y voir qu’une main fuselée, des yeux las, une tête de serpent au milieu des fleurs en boutons.

Ce que Fandorine avait l’habitude de soumettre à l’analyse, c’étaient les faits et non ses propres émotions. Même à présent, il n’osait quitter le sentier des déductions rationnelles, pressentant qu’au moindre pas de côté il s’enliserait dans un bourbier d’où il lui serait impossible de s’extraire.

L’élaboration d’une ligne logique créait l’illusion qu’il ne s’était rien passé de particulier. Il s’agissait d’une enquête comme une autre, le monde n’en était pas chamboulé.

Les craintes de Mme Altaïrskaïa se trouvaient justifiées. Le danger était bien réel. Et d’un, avait compté Eraste Pétrovitch en pliant un doigt, et il s’était surpris à sourire. Ce n’est pas une mythomane hystérique, ce n’est pas une psychopathe !

A l’évidence, elle avait un ennemi acharné, doué d’une imagination perverse. Ou bien des ennemis. Et de deux. Mais comment peut-on la haïr ?

A en juger par le caractère très théâtral de l’attentat, il convenait de chercher le ou les coupables d’abord à l’intérieur de la troupe ou bien à sa périphérie immédiate. Il était douteux qu’on ait pu placer le reptile dans la corbeille sans avoir eu accès aux coulisses. Au reste, il faudrait vérifier. Et de trois. Et si le serpent l’avait mordue ? O mon Dieu !

Il faudrait se rendre au théâtre, bien étudier chacun et, surtout, essayer de pousser à la confidence cette Mme Altaïrskaïa-Lointaine. Et de quatre. Je vais la revoir ! Je vais m’entretenir avec elle !

Ainsi s’était poursuivi jusqu’au matin ce dialogue intérieur, où le trouble des émotions venait constamment entraver le travail de la pensée.

Enfin, alors que l’aube poignait déjà, Fandorine s’était dit : Nom d’un chien ! Je dois être malade ! Il s’était couché, par un effort de volonté s’était obligé à se détendre, puis s’était assoupi.

Trois heures plus tard, il se leva, reposé, procéda à ses exercices physiques habituels, prit un bain glacé, évolua une dizaine de minutes sur la corde raide tendue en travers de la cour. Bientôt il eut repris contrôle de son monde intérieur. Il déjeuna avec appétit, puis parcourut les journaux moscovites achetés par Massa, jetant un bref coup d’śil aux gros titres funèbres, pour vite passer à la page des faits divers. Même les quotidiens qui ne possédaient pas de rubrique théâtrale avaient publié un article concernant le spectacle de l’Arche de Noé et l’affaire du serpent. Les uns traitaient le sujet sur le mode horrifique, les autres sur le mode spirituel, mais tous en parlaient, sans aucune exception. Les hypothèses des journalistes (jalousie d’acteur, admirateur déçu, mauvaise plaisanterie) ne présentaient aucun intérêt, tant elles étaient évidentes. L’unique information utile que Fandorine retira de cette lecture était qu’on avait administré à M. Novimski, le comédien mordu par le reptile, une injection de sérum antivenimeux, et que son état de santé ne suscitait plus d’inquiétude.

Olga Léonardovna appela plusieurs fois, fort anxieuse, mais Massa avait reçu l’ordre de répondre que son maître était absent. Fandorine n’avait aucune envie de perdre son temps et son énergie mentale en sensibleries. Ces ressources pouvaient être employées autrement avec un meilleur profit.

Le directeur de l’Arche de Noé accueillit son visiteur devant l’entrée de service. Il lui serra la main et le conduisit à son bureau. De manière générale, il se montra d’une parfaite cordialité. Durant leur conversation téléphonique, Fandorine l’avait senti un peu sur ses gardes, mais au moment de leur rencontre il se montra d’accord sur tout.

— La volonté de Mme Tchekhova est pour moi sacrée, dit Stern en présentant un fauteuil à Eraste Pétrovitch.

Ses yeux étroits et attentifs glissèrent sur le visage impénétrable du personnage, puis sur l’élégant costume couleur crème, avant de s’attarder aux chaussures en croco à bouts pointus.

— Elle a appelé hier, elle voulait une contremarque pour vous, mais c’était trop tard, il ne restait plus une seule bonne place. Elle a dit qu’elle s’arrangerait autrement, sans mon aide, mais a souhaité que je vous accorde du temps après le spectacle. Elle m’a téléphoné de nouveau ce matin pour me demander si nous nous étions vus…

— Je n’ai pas voulu vous importuner hier, compte tenu des circonstances.

— Oui, oui, un incident tout à fait monstrueux ! Que de hurlements dans les coulisses ! Et quelle angoisse pour le public !

Ses lèvres minces s’étirèrent en un sourire suave.

— Cependant, quel est l’objet de votre visite ? Olga Léonardovna ne m’a rien expliqué. M. Fandorine, m’a-t-elle dit, vous racontera tout… Mais, pardonnez-moi, quelle est la nature de vos activités ?

Eraste Pétrovitch se borna à répondre à la première question.

— Mme Tchekhova pense que votre principale comédienne…

Il resta court. Il voulait prononcer le nom, mais bizarrement n’y parvint pas.

— … est menacée par un danger. L’incident d’hier semble p-prouver qu’elle a raison. Je lui ai promis de tirer la chose au clair.

Le regard perçant du metteur en scène s’enflamma de curiosité.

— Mais qui êtes-vous ? Pas un voyant tout de même ? J’ai entendu dire qu’à Moscou la mode était aux devins et autres mages. Cela m’intéresse énormément !

— Oui, en effet, j’ai étudié la divination. Au Japon, répondit Eraste Pétrovitch d’un air sérieux.

Il lui était venu à l’esprit que pareille version serait très utile pour l’enquête à venir. Et puis, entre voyance et déduction (autrement dit clairvoyance), il n’y avait guère qu’un pas.

— Phénoménal ! s’exclama Stern avec tant de feu qu’il bondit de son fauteuil. Peut-être pourriez-vous me faire une démonstration de votre art ? Tenez, ne serait-ce que sur moi ? Je vous le demande, regardez dans mon avenir ! Non, plutôt dans mon passé, que je puisse juger de votre habileté.

Quel individu remuant ! songea Fandorine. Une vraie bille de mercure.

Cette comparaison lui était venue au spectacle du crâne lisse du metteur en scène scintillant dans un rayon de soleil : cette journée de septembre se révélait splendide.

La lecture des journaux et les appels téléphoniques auxquels Eraste Pétrovitch avait consacré la matinée n’avaient fourni que peu d’éclaircissements quant à la biographie de Stern. Il passait pour un homme renfermé, qui n’aimait guère parler de son passé. On savait juste qu’il avait grandi dans un schtetl, dans une misère extrême, et qu’il avait passé son adolescence à vagabonder sur les routes. Il avait commencé comme clown dans un cirque, avait très longtemps joué dans des théâtres de province, jusqu’au moment où, enfin, il avait connu la célébrité. Il avait fondé sa propre troupe un an seulement auparavant, et obtenu le mécénat de la Société théâtrale et cinématographique, qui misait sur son talent. Aux journalistes, Stern contait toutes sortes de fables, sans cesse différentes, et à l’évidence de manière intentionnelle. Tous s’accordaient cependant sur un point : l’homme était possédé par une seule et unique passion, le théâtre. Il n’avait pas de famille, ni même, semblait-il, de maison.