— Regarder dans votre p-passé ?
Le visage du metteur en scène tressautait, tant l’homme était impatient de voir se réaliser, sous ses yeux, un prodige.
— Oui, quelque chose de mon enfance.
Il est assuré que personne ne sait rien de cette période de sa vie, devina Eraste Pétrovitch.
Eh bien, puisqu’il fallait jouer de la boule de cristal…
— Dites-moi, Noé Noévitch, c’est votre vrai nom ?
— Tout à fait vrai. Tel qu’il figure sur mon acte de naissance.
— Je vois…
Fandorine fronça ses sourcils de jais, les yeux révulsés, comme s’il cherchait à voir la mèche de cheveux blancs qui lui barrait le front (dans son esprit, c’est ainsi qu’un extralucide se fût comporté en pareille circonstance).
— Le début de votre existence fut fort triste, cher m-monsieur. Votre vénéré père ne vous a jamais vu. Il est parti dans l’autre monde quand vous étiez encore dans le ventre de votre mère. Sa mort fut soudaine : un coup inattendu du sort.
Le risque de se tromper était mince. Les Juifs avaient depuis longtemps pour coutume de nommer leurs enfants en l’honneur de quelque parent défunt, et presque jamais d’une personne en vie. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle il était si rare qu’un fils portât le prénom de son père. L’hypothèse de la mort soudaine n’était pas non plus trop hasardeuse. Les gens atteints d’une longue et grave maladie ne mettaient pas au monde de progéniture douée d’un tel appétit de vivre.
Cette déduction toute simple parut frapper de stupeur l’impressionnable metteur en scène.
— Phénoménal ! s’écria-t-il en portant une main à son cśur. Je n’ai jamais raconté ça à personne ! Jamais, vous m’entendez. Il n’est personne autour de moi qui connaisse mon histoire ! Seigneur, j’adore décidément tout ce qui est inexplicable ! Eraste Pétrovitch, vous êtes un être unique ! Un thaumaturge ! Dès le premier instant où je vous ai vu, j’ai compris que j’avais devant moi un individu d’exception. Si j’étais une femme ou un émule d’Oscar Wilde, je serais déjà sans doute amoureux de vous !
La plaisanterie s’accompagnait d’un sourire des plus charmeurs. Stern fixait Fandorine de ses grands yeux noisette avec un air de franche sympathie, auquel il était impossible de rester indifférent.
Il tisse sa toile, songea Eraste Pétrovitch, il utilise la séduction, et de manière singulièrement habile. Cet homme est un excellent comédien, un manipulateur-né. Mon petit tour de passe-passe l’a effrayé, et à présent il veut comprendre quelle sorte d’animal je suis, m’apprivoiser, m’éprouver. Eh bien, vas-y, tente l’épreuve. Prends garde seulement à ne pas t’y casser les dents.
— Il y a en vous une force généreuse, poursuivit Noé Noévitch sur le même ton flatteur. Oh, je m’y connais en ce domaine. Il est peu de gens avec qui j’aie envie de me laisser aller aux confidences, mais avec vous on ressent comme un désir d’être désarmé… Je suis terriblement heureux qu’Olga Léonardovna vous ait envoyé à nous. La troupe est en effet actuellement la proie de je ne sais quelle fermentation malsaine. Ce serait parfait si vous pouviez tenir mes comédiens à l’śil, et démasquer la canaille qui a dissimulé un serpent au milieu des fleurs. Par la même occasion, il ne serait pas mauvais de découvrir qui, avant-hier, a versé de la colle dans mes snow-boots. Quelle blague idiote ! J’ai dû changer les semelles de bottines toutes neuves, et jeter mes claques !
Eraste Pétrovitch promit de « démasquer » également l’assassin des snow-boots quand on lui aurait donné la possibilité de faire connaissance avec la troupe.
— Eh bien, nous allons expédier ça tout de suite ! déclara Stern. Pourquoi tergiverser ? Nous avons justement une réunion prévue. Dans une demi-heure. Je dois annoncer ce que sera notre nouveau spectacle, et déterminer qui jouera quoi. Les acteurs ne dévoilent jamais autant leur véritable moi qu’au moment de la foire d’empoigne pour les rôles. Vous les verrez pour ainsi dire tout nus.
— Quel sera le titre de la pièce ? demanda Eraste Pétrovitch, se rappelant ce que lui avait confié son voisin de loge. Ou bien est-ce encore un secret ?
— Je vous en prie !
Noé Noévitch éclata de rire.
— Saurait-on avoir des secrets pour un voyant ! Qui plus est, dès demain tous les journaux en parleront. J’ai choisi de mettre en scène La Cerisaie. Un texte parfait pour écraser Stanislavski avec ses propres armes, sur son propre terrain ! Que le public compare un peu ma Cerisaie avec leurs exercices cachectiques ! Je vous accorde que le Théâtre d’art a pu connaître d’assez beaux jours, mais aujourd’hui il est à bout de souffle. Le théâtre Maly, il serait ridicule d’en parler. Quant au théâtre Korsch, ce n’est qu’une baraque de foire pour petits boutiquiers ! Je leur montrerai à tous ce qu’est une vraie mise en scène, et un vrai travail avec les acteurs. Voulez-vous, cher Eraste Pétrovitch, que je vous dise ce que doit être le théâtre idéal ? Je sens pouvoir trouver chez vous un auditeur attentif et spirituel.
Il eût été discourtois de refuser pareille proposition ; en outre Fandorine était en effet désireux de mieux comprendre le bizarre fonctionnement de ce monde pour lui nouveau.
— D-dites-moi, ça m’intéresse.
Noé Noévitch se dressa au-dessus de son invité dans la pose d’un prophète de l’Ancien Testament, tandis qu’une flamme s’allumait dans ses yeux.
— Savez-vous pourquoi mon théâtre s’appelle l’Arche de Noé ? Premièrement, parce que seul l’art sauvera le monde du Déluge, or la plus haute expression de l’art, c’est le théâtre. Deuxièmement, parce que ma troupe rassemble une collection complète d’échantillons humains. Et enfin, troisièmement, parce que toutes mes créatures vont par couples.
Voyant la perplexité se peindre sur le visage de son interlocuteur, Stern sourit d’un air satisfait.
— Eh bien, oui. J’ai un héros et une héroïne ; un raisonneur-père noble et une mère noble ; un serviteur-chenapan-bouffon et une soubrette-polissonne-ingénue-coquette ; un scélérat et une scélérate ; un naïf et une enfant (ils ne forment pas un couple, mais ces deux emplois réclament d’être solitaires) ; et enfin, il y a moi et mon assistant pour tenir tous les autres rôles possibles, moi de second plan, lui de troisième. Ma théorie du jeu de l’acteur se résume à l’idée qu’il ne faut pas miser sur les artistes dits universels, capables de vous jouer n’importe quoi. Tenez, moi, par exemple, je suis universel. Je peux jouer avec le même brio n’importe quel personnage, que ce soit Lear, Shylock ou Falstaff. Mais les génies de cette trempe sont extrêmement rares, observa Noé Noévitch d’un ton affligé. Impossible d’en réunir toute une troupe. Des comédiens, en revanche, qui excellent dans un seul et unique emploi, il en est légion. Je choisis, moi, un individu de cette sorte et je l’aide à pousser son talent, bien réel mais très spécialisé, jusqu’à la perfection. L’emploi doit devenir inséparable de la personnalité, c’est le mieux. Par ailleurs, les artistes se prêtent volontiers à ce genre de mimétisme, et je sais parfaitement les orienter. Quand j’accueille un comédien dans ma troupe, je l’oblige même à prendre un nom de scène qui corresponde à la nature de son rôle. Vous savez, il faut appeler un chat un chat. Seule la prima donna et le jeune premier ont conservé leur ancien pseudonyme : tous deux avaient déjà des noms propres à attirer le public. Mon raisonneur est devenu Rézonovski, mon scélérat Méfistov, ma polissonne Abrikossova, et ainsi de suite. Quand vous allez les voir tout à l’heure, vous constaterez tout de suite que leur rôle leur colle littéralement à la peau. Même en dehors de la scène, ils continuent à travailler leur personnage !