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Eraste Pétrovitch, qui avait eu le temps d’apprendre par cśur la composition de la troupe, demanda :

— Et quel est l’emploi du dieu Pan qui s’est c-comporté hier avec tant de bravoure ? Novimski… pareil nom ne m’évoque rien.

— C’est notre régisseur, mon irremplaçable assistant, homme à tout faire, être unique présentant neuf visages. Et, à propos, le seul à part moi qui se produise sous son vrai nom, expliqua Stern. Je l’ai récupéré dans une sinistre troupe de province où il jouait les héros de manière cauchemardesque sous le pseudonyme de Lermont, alors que lui-même ressemble plutôt au capitaine Saliony1. A présent il est à sa place et m’est infiniment précieux, sans lui je serais comme manchot. Le truc essentiel est que dans mon théâtre tout le monde est à sa place. Excepté peut-être Emraldov.

Le front du metteur en scène se plissa, formant un faisceau de rides tragiques.

— Je regrette qu’il ne soit plus préoccupé que de son physique avantageux et de sa cour d’innombrables admiratrices. Un héros doit être joué par un héros, or notre petit Hippolyte n’est qu’un paon au plumage criard…

Le génie, cependant, ne resta pas longtemps plongé dans sa détresse : un instant après, son visage rayonnait de nouveau, triomphant.

— Mon théâtre est idéal ! Savez-vous ce qu’est un théâtre idéal ?

Fandorine répondit que non, il ne savait pas.

— Eh bien, je vais vous l’expliquer. C’est un théâtre où il y a tout le nécessaire et rien de superflu, car pour une troupe le manque et la surabondance sont également délétères. La difficulté est qu’il existe au monde fort peu de pièces idéales. Savez-vous ce qu’est une pièce idéale ?

— Non.

— C’est une pièce dans laquelle tous les emplois sont dessinés avec relief. Un exemple classique en est Le Malheur d’avoir trop d’esprit. Cependant on n’écrit plus ainsi de nos jours, et puis on ne peut tout le temps se nourrir que de classiques. Le spectateur en est las. Il serait bon d’avoir quelque chose de nouveau, d’exotique, fleurant bon le parfum d’une autre culture. Vous disiez avoir vécu au Japon ? Vous devriez nous traduire une histoire de geishas et de samouraïs. Depuis la guerre, le public est friand de japonaiseries de toute espèce.

Il rit.

— Je plaisante ! La Cerisaie est une pièce presque idéale. Exactement le nombre de rôles dont j’ai besoin. Il faudra revoir un peu quelques détails, en souligner d’autres plus clairement, et il en sortira une excellente comédie de masques, entièrement fondée sur les caractères, sans les habituelles demi-teintes tchékhoviennes. Nous verrons alors, Konstantin Serguéiévitch, quel verger est le plus fleuri !

— Mon nom est Eraste Pétrovitch, corrigea Fandorine, qui ne comprit pas pourquoi Stern, à ce moment, le regardait avec une telle sympathie.

1. Personnage des Trois Sśurs de Tchekhov, individu médiocre aimant à se comparer au poète Lermontov.

Les passagers de l’arche

Lors de l’assemblée de la troupe, qui eut lieu dans le foyer des artistes, Stern, selon ce qui était convenu, présenta rapidement Fandorine comme un candidat au poste de « dramaturge », autrement dit de directeur de la partie littéraire. Il avait affirmé que cette fonction, au théâtre, n’était pas jugée très importante, et qu’ainsi les artistes n’iraient pas faire la roue devant un personnage aussi insignifiant. Et il ne s’était pas trompé. Au premier instant, tous fixèrent avec curiosité l’élégant monsieur au physique agréable (cheveux blancs semés d’un peu de gris, raie sur le côté, petite moustache noire soignée), mais quand ils eurent appris qui il était, ils cessèrent bientôt de lui prêter attention. Pareille situation convenait parfaitement à Eraste Pétrovitch. Il alla s’asseoir modestement dans un coin éloigné et entreprit d’observer chacun – à l’exception d’Elisa Altaïrskaïa. Il ressentait de manière aiguë sa présence (elle était assise en face, légèrement de biais), comme si un halo scintillant flottait dans cette partie de la pièce, mais il hésitait à y plonger le regard, de crainte que tout le reste du local ne sombrât dans la pénombre et qu’il ne lui fût alors impossible de travailler. Il s’était promis de la contempler tout son saoul plus tard, quand il aurait fini d’étudier les autres.

Pour commencer, Noé Noévitch prononça un speech énergique, félicitant la troupe pour le succès colossal de Pauvre Lisa et regrettant que « l’événement que l’on sait » eût empêché de procéder, comme il était de règle, à l’analyse critique du spectacle immédiatement après la chute du rideau.

— Je rappellerai ce dont nous sommes convenus hier : nous ne débattrons pas de cette sordide histoire. Une enquête sera menée, et le coupable démasqué et châtié, parole de Noé Noévitch.

Stern adressa un bref regard entendu à Fandorine.

— Mais des scènes et des cris de souk oriental comme ceux que nous avons connus hier soir, il n’y en aura plus. Est-ce bien clair ?

Du côté où ondoyait le chatoiement de lumière, une voix s’éleva, pleine de douceur, une voix qu’Eraste Pétrovitch rêvait d’entendre à nouveau :

— Un seul mot, si vous le permettez, Noé Noévitch. Hier, je n’étais pas en état de remercier comme il convient notre cher Guéorgui Ivanovitch pour son courage. Au péril de sa vie, il s’est précipité à mon secours ! Je… je ne sais pas ce que je serais devenue… si cette horreur m’avait non pas même mordue, mais simplement frôlée…

On entendit un sanglot étouffé, et Fandorine en eut un pincement au cśur.

— Guéorgui Ivanovitch, vous êtes le dernier chevalier de notre temps ! Puis-je vous embrasser ?

Tous applaudirent, et Eraste Pétrovitch se permit pour la première fois de jeter un regard furtif vers la jeune première. Elle portait une robe blanche serrée à la taille par une écharpe bordeaux et était coiffée d’un chapeau léger à large bord, orné de plumes. On ne voyait pas son visage, du fait que la comédienne se tenait à présent debout, à moitié tournée vers un homme de taille médiocre, au teint pâle, dont la main était bandée. Son front haut et ses tempes lissées à la Lermontov brillaient de sueur ; ses yeux bruns écarquillés fixaient Elisa avec adoration.

— Je vous remercie… Euh… je veux dire, il n’y a pas de quoi… bredouilla Novimski quand, ôtant son chapeau, la jeune femme lui effleura les joues de ses lèvres.

Il rougit jusqu’aux oreilles.

— Bravo ! s’exclama d’une voix sonore une petite demoiselle à l’amusante frimousse plantée d’un nez en trompette et couverte de taches de rousseur.

Fandorine la baptisa aussitôt in petto la Piafette.

Elle bondit sur ses pieds et se mit à applaudir sans plus s’arrêter.

— Cher Georges, vous êtes comme le saint du même nom qui terrassa le dragon ! Moi aussi, je veux vous embrasser ! Et serrer votre pauvre main !

Elle se rua vers le héros saisi de confusion, se haussa sur la pointe des pieds et l’étreignit, mais l’assistant du metteur en scène reçut les baisers de la Piafette de moins bonne grâce que ceux qui les avaient précédés.

— Ne serrez pas si fort, Zoïa, ça fait mal ! Vous avez les doigts osseux.

— « Voilà où mon trépas se tenait en cachette, un os me menaçait de mort. Un serpent en sifflant, du crâne d’un squelette, s’était faufilé au-dehors », déclama d’un ton moqueur un jeune homme au charme renversant, arborant costume blanc et śillet rouge à la boutonnière.

Il s’agissait bien sûr du fameux Emraldov, encore plus beau de près que sur scène.

Eraste Pétrovitch lança un coup d’śil prudent en direction d’Elisa pour voir comment elle était sans chapeau. Mais la comédienne était occupée à arranger sa coiffure, et on ne voyait que ses cheveux aux reflets cendrés relevés sur le sommet de sa tête et retenus par un nśud ou bien très simple, ou bien au contraire incroyablement compliqué, qui donnait à sa silhouette quelque chose d’égyptien.