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— Je me vois contraint d’interrompre cette scène émouvante. Trêve d’exaltation et d’embrassades, dans une minute il sera déjà quatre heures, déclara le metteur en scène en agitant la montre qu’il venait de tirer de son gousset. Mesdames et messieurs, un événement important nous attend aujourd’hui. Avant que nous nous attelions à l’examen de notre nouvelle pièce, notre bienfaiteur, notre bon ange Andreï Gordéiévitch Aguilev, a souhaité vous rencontrer.

Tous s’animèrent, quelques-unes des dames poussèrent même un cri.

Stern souriait.

— Oui, oui. Il veut faire votre connaissance. Jusqu’à présent seuls Elisa et moi avons eu le plaisir de converser avec ce remarquable mécène sans lequel notre Arche n’aurait jamais pris la mer. Mais nous sommes à Moscou, et M. Aguilev a ménagé son temps pour venir vous saluer tous personnellement. Il a promis d’être ici à quatre heures, or cet homme-là n’est jamais en retard.

— Canaille, vous ne pouviez pas nous avertir plus tôt ? J’aurais mis ma robe en moiré et mes perles ! protesta d’une voix profonde de contralto une grosse dame d’allure impériale, qui avait dû autrefois être très belle.

— Aguilev est trop jeune pour vous, ma très chère Vassilissa Prokofievna, lui dit un homme de belle prestance dont les cheveux blancs s’ornaient de merveilleux reflets bleutés. Il doit avoir une trentaine d’années. Ce n’est pas avec des perles et des moirés que vous parviendrez à le séduire.

La dame riposta, sans tourner la tête :

— Vieux bouffon !

On frappa délicatement à la porte.

— Je vous l’avais bien dit : une ponctualité inouïe ! s’exclama Noé Noévitch en agitant de nouveau sa montre, avant de se précipiter pour aller ouvrir.

Fandorine avait été prévenu de la visite de l’entrepreneur. Le metteur en scène lui avait expliqué que ce serait un excellent moyen de faire connaissance avec la troupe, puisqu’il aurait justement à présenter tous les acteurs à leur mécène.

Le propriétaire de la Société théâtrale et cinématographique n’avait guère la mine d’un homme d’affaires – d’un homme d’affaires russe en tout cas. Il était jeune, maigre, modestement vêtu et avare de paroles. Ce que Fandorine trouva de plus intéressant chez ce personnage à première vue assez terne, ce fut son regard d’une intensité singulière, ainsi que l’impression d’extrême sérieux qui émanait de sa personne. L’homme semblait ne jamais plaisanter, ni sourire, ni parler pour ne rien dire. D’habitude, les gens de cette sorte en imposaient à Fandorine, et pourtant cet Aguilev lui déplut.

Pendant que Stern prononçait un discours de bienvenue – grandiloquent, cousu de ces hyperboles rebattues qu’affectionnent les gens de théâtre (« très vénéré bienfaiteur », « protecteur éclairé des muses », « promoteur des arts et des choses de l’esprit », « parangon d’un goût irréprochable », etc.) –, le capitaliste se tenait coi et observait tranquillement la troupe. Son regard s’arrêta bientôt sur Elisa Altaïrskaïa-Lointaine et ne s’en détacha plus pour observer quiconque.

A partir de ce moment, Fandorine commença d’éprouver une violente antipathie pour le « parangon du goût ». Il glissa un coup d’śil vers la jeune première. Que faisait-elle ? Elle souriait, avec chaleur. Elle non plus ne quittait pas Aguilev des yeux. Et bien que ce fût, somme toute, assez naturel – tous les membres de la troupe regardaient le jeune homme avec des sourires radieux –, Eraste Pétrovitch se rembrunit.

Il pourrait au moins protester contre les compliments, afficher un semblant de modestie, se disait-il, rageur.

Mais en vérité, les comédiens de l’Arche de Noé avaient des raisons de remercier Andreï Gordéiévitch. Ce dernier avait non seulement payé le voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou, mais également mis à la disposition de la troupe, pour la durée de sa tournée, un théâtre magnifiquement pourvu. Ainsi que le discours de Stern le laissait entendre, les acteurs avaient à leur service un régiment entier de musiciens et de bruiteurs, de maquilleuses et d’habilleuses, d’éclairagistes et de machinistes, avec tous les accessoires indispensables, et des ateliers de couture et de menuiserie où des artisans expérimentés pouvaient confectionner en un temps record n’importe quel costume ou décor. Aucune autre troupe sans doute, même impériale, n’avait jamais connu de conditions aussi propices à son épanouissement.

— Nous vivons ici, chez vous, comme dans un palais enchanté ! s’exclamait Noé Noévitch. Il suffit de formuler un désir, de frapper simplement dans ses mains, et le rêve se réalise ! Ce n’est que dans des conditions idéales de cette sorte que l’artiste peut vraiment créer, sans être distrait par d’ennuyeuses et humiliantes démarches concernant la manière de joindre les deux bouts. Saluons par conséquent notre ange gardien, mes amis !

Sous les applaudissements et les acclamations enflammées de l’assistance, auxquels seul Fandorine s’abstint de se joindre, le sieur Aguilev s’inclina légèrement, rien de plus.

Après quoi commença la présentation des comédiens.

Tout d’abord, Stern conduisit l’invité de marque auprès de la jeune première.

Maintenant, je peux, se dit Fandorine. Et enfin il se permit de se concentrer tout entier sur la créature qui depuis une journée le plongeait dans un trouble inexplicable.

Il en savait à présent sur elle beaucoup plus que la veille.

Age : environ trente ans. Issue d’une famille de comédiens. Elle avait fait ses études au conservatoire dans la classe de danse, mais s’était ensuite orientée vers l’art dramatique, grâce à une voix scénique d’une étonnante profondeur et d’un timbre d’une douceur infinie. Elle avait joué sur les planches des deux capitales et brillé durant plusieurs saisons au Théâtre d’art. Les mauvaises langues prétendaient qu’elle en était partie pour éviter d’avoir à rivaliser avec les autres actrices de talent dont il y avait là-bas pléthore. Avant de devenir la vedette de l’Arche de Noé, Elisa Altaïrskaïa-Lointaine avait remporté un énorme succès à Saint-Pétersbourg dans des récitals d’un genre alors très à la mode : la mélo-déclamation.

Eraste Pétrovitch ne trouvait plus son nom aussi prétentieux qu’il lui semblait au début. Il lui allait bien : lointaine comme l’étoile d’Altaïr… Tout au début de sa carrière, elle avait tenu avec brio le rôle de la Princesse lointaine dans la pièce d’Edmond Rostand. L’autre moitié du pseudonyme, qui soulignait encore le caractère inaccessible du personnage, n’avait été accolée à la première que récemment, à l’issue d’un bref épisode marital. Les journaux n’en parlaient que de manière assez vague. Le mari de la comédienne était un prince oriental, un khan presque à moitié régnant, et dans certains articles Elisa était même qualifiée de khancha.

A dire vrai, quand il la regardait, Fandorine était disposé à croire tout ce qu’on voulait. Une telle femme pouvait bien être et princesse et khancha.

Bien qu’il se fût longuement préparé à la dévisager de près, le choc n’en fut pas moins violent. Quand il l’avait observée avec les jumelles, Eraste Pétrovitch l’avait vue grimée, et qui plus est dans le rôle d’une simple et naïve campagnarde. Dans la vie réelle, dans son état naturel, Elisa était tout autre, non pas en comparaison de son personnage sur scène, elle était simplement autre, différente des autres femmes, unique… Fandorine eût peiné à formuler plus clairement cette idée qui le forçait à se cramponner solidement aux bras de son fauteuil, tant il éprouvait une envie irrésistible de se lever et de se rapprocher pour la regarder en face, avec avidité, sans ciller.