Il se calma de manière aussi soudaine qu’il s’était emporté. Tous regardaient l’entrepreneur avec une perplexité empreinte de respect.
— Mon assistant Novimski, annonça Noé Noévitch en désignant la victime du serpent. Egalement acteur sans emploi, ce qu’on appelle au théâtre une « utilité ». Son histoire est en quelque sorte unique en son genre. Il a grandi au corps des cadets, a servi dans un bataillon de sapeurs quelque part à Bechbarmak…
— A Manguychlak, corrigea Novimski.
— Dans un atroce trou perdu, en tout cas, où la principale attraction culturelle est la foire aux cochons.
L’assistant du metteur en scène corrigea de nouveau :
— Pas aux cochons, aux chevaux. On n’élève pas de cochons là-bas, ce sont des territoires musulmans.
— Et un beau jour, un petit théâtre s’arrête chez eux en cours de tournée. La troupe est minable, mais joue le répertoire classique. Notre lieutenant est vaincu, amoureux, ensorcelé ! Il démissionne de l’armée, monte sur les planches sous un pseudonyme romantique, joue de manière cauchemardesque dans des mises en scène de cauchemar. Puis nouveau miracle. De passage à Saint-Pétersbourg, il tombe sur mon spectacle et comprend enfin ce qu’est le vrai théâtre. Il vient me trouver, et me supplie de le prendre dans n’importe quel rôle. Je m’y connais en hommes – c’est là mon métier. Je l’ai engagé comme assistant et je ne l’ai pas regretté une seule fois depuis. Hier, Novimski s’est révélé un héros. Mais bien sûr, Andreï Gordéiévitch, vous êtes déjà au courant.
— En effet.
Aguilev serra avec force la main gauche de l’assistant, celle qui n’était pas bandée.
— Bravo, mon ami ! Vous nous avez tous sauvés de grandes pertes financières.
Eraste Pétrovitch haussa le sourcil gauche et se sentit soudain de bien meilleure humeur. Si, pour le mécène, la santé d’Elisa n’était qu’une question « financière », alors… c’était une tout autre affaire.
— Je n’ai pas agi pour vous épargner des pertes, grommela Novimski.
Mais déjà Stern présentait le visiteur à un autre comédien :
— Kostia Labiline. Comme le suggère son pseudonyme, spécialisé dans les rôles de valet débrouillard et de fripon, dit Noé Noévitch en désignant un jeune homme à la physionomie incroyablement expressive. Il a joué Truffaldino, Leporello, Scapin.
Le comédien passa une main dans son abondante chevelure bouclée, étira ses lèvres épaisses en un large sourire carnassier, puis s’inclina de manière burlesque.
— Au service de Votre Très Haute Excellence.
— Amusant personnage, observa Aguilev d’un ton approbateur. J’ai commandé une enquête. Le public aime les comiques presque autant que les femmes fatales.
— Notre métier est d’obéir. Ordonnez de jouer un rôle, nous nous exécuterons. Vous voulez une femme fatale ? A vos ordres ! clama Labiline en effectuant le salut militaire.
Et sur-le-champ il prit la pose, mimant de manière très ressemblante sa camarade de scène, Elisa Altaïrskaïa : son regard s’embruma, ses mains s’entrelacèrent avec élégance et une esquisse de sourire vint même à fleurir sur ses lèvres.
Tous les comédiens, y compris la principale intéressée, éclatèrent de rire. Seules deux des personnes présentes ne se joignirent pas à l’hilarité générale : Aguilev, qui se contenta de hocher la tête d’un air grave, et Fandorine, que cette singerie rebutait.
— Et voici notre soubrette, notre chère Sérafima Abrikossova. Je l’ai vue jouer Suzanne dans Le Mariage de Figaro et je l’ai immédiatement invitée à rallier la troupe.
Une jolie blonde potelée esquissa une rapide révérence.
— Est-ce vrai ce qu’on dit, que vous êtes célibataire ? demanda-t-elle, cependant que des diablotins se mettaient à danser dans ses yeux.
— Oui, mais je compte bientôt me marier, répondit Aguilev d’un ton égal, indifférent à la provocation. Il est temps. L’âge.
Une dame maigre et dégingandée, au visage osseux, tordit son immense bouche en une grimace et chuchota de manière fort peu discrète (« en aparté », comme on dit au théâtre) :
— Arrière, Sima. Le poisson est trop gros pour toi.
— Xantippa Pétrovna Goupilova, notre scélérate, dit Stern en tendant la main vers la comédienne. Intrigante et rusée renarde, si je puis m’exprimer ainsi. Elle jouait naguère les rôles comiques, sans trop de succès. Mais je lui ai dévoilé sa vraie vocation. Elle s’est révélée chez moi une parfaite lady Macbeth, et dans Les Trois Sśurs elle n’est pas moins excellente. Sa Natalia fait littéralement bouillir les spectateurs de rage.
— Le genre du conte pour enfants ouvre également de nombreuses perspectives, intervint Aguilev, suivant sans doute sa propre logique intérieure.
Au reste, il s’expliqua aussitôt :
— Vous pourriez triompher en Reine des neiges. Vous seriez terrifiante, les gosses pleureraient.
— Merci, répondit la scélérate en passant la main sur ses cheveux d’un geste étudié.
Son chignon était si serré qu’il semblait que sa seule raison d’être fût de mettre en valeur les oreilles de l’actrice, d’une taille déjà disproportionnée.
— Oh ! Vous entendez ?
Elle désignait la fenêtre.
Dehors, des voix féminines hurlaient en chśur.
« Em-ral-dov ! Em-ral-dov ! » entendit Eraste Pétrovitch.
Sans doute des admiratrices, espérant que leur idole se montrerait à la fenêtre.
La Goupilova fit mine de tendre l’oreille.
— Qu’est-ce qu’elles crient ? Mé-fis-tov ? Ma parole, Méfistov !
Et prise d’un joyeux émoi, elle se tourna vers son voisin.
— Anton Ivanovitch, le public moscovite a su apprécier votre talent ! Ah ! Vous avez été fantastique dans ce rôle de tricheur !
Fandorine s’étonna : il était impossible de confondre les deux noms.
L’individu – cheveux bruns, nez proéminent, sourcils broussailleux en accent circonflexe – auquel s’était adressée la scélérate-intrigante émit un ricanement sardonique.
— Si la popularité était en rapport avec le talent plutôt qu’avec le physique…
Il jeta un regard mauvais à Emraldov.
— … moi aussi, on me guetterait à la porte du théâtre. Cependant, si géniales que soient mes interprétations de Iago ou de Claudius, jamais on ne me couvrira de fleurs. Ces sortes de satisfactions sont réservées aux médiocres à petite gueule d’ange.
Le jeune premier, qui écoutait les clameurs, un léger sourire aux lèvres, répliqua d’une voix paresseuse :
— Mon cher Anton Ivanovitch, je sais que vous entrez dans la peau de votre personnage de méchant dès le lever du jour, mais aujourd’hui il n’y a pas de spectacle, aussi, revenez dans le monde des gens convenables. Ou bien cela vous est-il impossible ?
— Je vous en supplie, ne vous querellez pas ! C’est ma faute ! J’ai mal entendu, et voilà qu’Anton est fâché…
— Vous avez mal entendu ? Avec des oreilles comme les vôtres ? persifla Emraldov.
La scélérate s’empourpra – c’était donc qu’elle souffrait malgré tout de son physique disgracieux, conclut Fandorine.
— Camarades ! Mes amis !
Un homme s’était levé de sa chaise – visage rond, veste étriquée.
— Allons, arrêtez, je vous en prie ! Nous sommes constamment à nous chamailler, à nous lancer des piques, et pour quel résultat ? Le théâtre n’est-il pas une chose bonne et belle et généreuse ?! Faute de nous aimer les uns les autres, faute de veiller à ne pas toujours tirer la couverture à soi, il finira par voler en morceaux !