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— Voilà le jugement d’un homme auquel le métier de metteur en scène est à jamais interdit, déclara Stern en posant une main sur l’épaule du comédien qui venait de s’exprimer. Rassieds-toi, Vassia. Et vous tous, calmez-vous, s’il vous plaît. Vous voyez, Andreï Gordéiévitch, dans quelle maison de fous je travaille ! Ainsi, qui nous reste-t-il à vous présenter ? Eh bien, celui-ci, comme vous l’avez déjà deviné, est notre méchant, Anton Ivanovitch Méfistov, dit-il avec un geste presque négligent en direction du personnage aux cheveux bruns.

Puis il pointa le doigt sur l’autre, à la large figure.

— Et lui, c’est Vassia, notre innocent, d’où son pseudonyme d’Innokentov. A cet emploi se rattachent les rôles de fidèles compagnons d’armes et de sympathiques empotés. Dans Les Trois Sśurs, il jouait Touzenbach, dans Hamlet, Horatio… Voilà toute la troupe.

— Et Zoïa ? lança alors la voix réprobatrice d’Elisa Lointaine.

Il y avait quelques minutes seulement qu’Eraste Pétrovitch ne l’avait pas entendue, mais déjà il s’en languissait.

— On m’oublie toujours. Je dois être un détail sans importance.

La demoiselle au visage taché de son, qui avait embrassé Novimski, le héros, et dans son ardeur écrasé sa main blessée, venait de prononcer ces paroles avec une gaieté forcée. Elle était de très petite taille : elle gambillait sur sa chaise, ses pieds ne touchant pas le sol.

Stern se frappa du poing la poitrine.

— Désolé, chère Zoïa ! Mea culpa ! C’est notre merveilleuse Zoïa Linotova. Elle tient l’emploi d’idiote, autrement dit de bouffonne. Formidable talent pour le grotesque, la parodie, la feinte sottise, s’empressa-t-il d’ajouter, visiblement désireux de rattraper sa gaffe. Et avec ça, incomparable dans les rôles travestis, capable de jouer avec le même bonheur les jeunes garçons et les fillettes. Figurez-vous que je l’ai enlevée à un cirque de lilliputiens où elle campait un personnage de guenon à faire mourir de rire.

Aguilev posa sur la petite femme un regard dénué d’intérêt, puis considéra Fandorine.

La Linotova attrapa le millionnaire par la manche pour l’obliger à se tourner vers elle.

— Chez les lilliputiens, je passais pour une géante, mais ici je suis une naine. Tel est mon destin, je prends toujours ou bien trop de place ou bien pas assez.

Elle grimaça, la mine pitoyable.

— En revanche, je sais faire des choses dont personne d’autre n’est capable. J’ai un don prodigieux pour verser des larmes. Je puis pleurer aussi bien des deux yeux que d’un seul, au choix. Certes, dans mon emploi, les larmes ne sont rien d’autre qu’un moyen de susciter le rire.

Elle fut soudain prise d’une quinte de toux, sèche et rauque.

— Excusez-moi. Je fume beaucoup… C’est utile pour jouer les adolescents.

— A présent vous connaissez toute la troupe, déclara Noé Noévitch en désignant son armée d’un geste circulaire. Les passagers de l’Arche, pour ainsi dire. Vous pouvez omettre M. Fandorine. Il est candidat au poste de dramaturge, mais n’est pas encore engagé dans la compagnie. Pour l’instant, nous sommes dans une phase d’observation mutuelle…

A dire vrai, Eraste Pétrovitch, pour sa part, se sentait déjà en pays de connaissance. Plusieurs premières hypothèses avaient mûri dans son esprit et un cercle de suspects commençait à se dessiner.

Il avait déjà tout élucidé quant à la funeste corbeille. Elle avait été commandée par lettre à la boutique Flora, une lettre grossie de cinquante roubles, qui n’avait pas été conservée, mais ne contenait rien de particulier, juste la prière d’épingler une petite carte indiquant « A la divine E. A.-L. ». Un jeune commis avait livré la corbeille au théâtre, où jusqu’à la fin du spectacle elle était restée en coulisses, dans la loge des ouvreurs. En principe, n’importe qui pouvait y accéder, même de l’extérieur. Cependant Eraste Pétrovitch était presque certain que l’acte infâme perpétré la veille avait été ourdi par l’une des personnes présentes. En tout cas, il semblait rationnel de se concentrer pour l’instant sur cette théorie.

L’atmosphère au sein de la troupe était surchauffée, saturée d’antagonismes de toute sorte, mais tous les acteurs n’étaient pas aptes au rôle d’attrapeur de serpents.

Il était, par exemple, assez difficile d’imaginer dans cet emploi l’impériale Vassilissa Prokofievna. Quant au raisonneur, en dépit de sa mine sardonique, il y avait bien peu de chances qu’il se fût ainsi sali les mains, il semblait bien trop digne pour cela. On pouvait également exclure sans état d’âme le dénommé Innokentov. La coquette soubrette Abrikossova n’eût quant à elle jamais osé toucher le reptile de ses jolis doigts roses. Truffaldino-Labiline ? Verser de la glu dans les snow-boots du metteur en scène, voilà un méfait qui sans doute était à sa portée, mais pour choisir d’utiliser un serpent venimeux comme arme de son crime il fallait être de nature singulièrement retorse. On sentait là l’effet d’une haine profonde, sinon pathologique. Ou bien d’une jalousie tout aussi dévastatrice.

Cette Mme Goupilova, en revanche, avec sa bouche tordue et ses oreilles de chauve-souris, on pouvait facilement l’imaginer en charmeuse de reptiles. Ou encore ce M. Méfistov, avec son aversion pour les « petites gueules d’ange »…

Fandorine s’avisa soudain qu’il avait malgré lui mordu à l’hameçon lancé par le rusé Noé Noévitch : il en venait à confondre les êtres vivants avec les personnages de théâtre. Ainsi ses principaux suspects se trouvaient-ils être justement le méchant et la scélérate.

Non, c’était une faute que de se gouverner sur ses premières impressions. Mieux valait pour l’instant attendre un peu avant de tirer des conclusions. Dans ce monde étrange, rien n’était tel qu’il paraissait. Tout y était factice, artificiel.

Il fallait qu’il l’étudiât encore de près. Les comédiens ne ressemblaient pas aux gens ordinaires. Ou plutôt, ils leur ressemblaient bel et bien, mais en réalité constituaient peut-être une sous-espèce particulière d’Homo sapiens.

Mais l’occasion se présentait de poursuivre son travail d’observation : Andreï Gordéiévitch Aguilev prononçait un discours.

1. Héroïne principale de la pièce d’Aleksandr Ostrovski L’Orage (1859).

La profanation des Tables de la loi

Le discours de l’entrepreneur fut à l’image de celui-ci : sec, précis, dénué de toute fioriture. Aguilev semblait réciter par cśur un mémoire ou un rapport. Cette impression était encore renforcée par la manière qu’il avait d’exposer ses vues sous forme de thèses dûment numérotées. Eraste Pétrovitch recourait lui-même souvent à semblable méthode pour atteindre à une plus grande clarté d’analyse et de déduction, mais dans la bouche d’un protecteur des arts, cette énumération prenait une résonance un peu étrange.

— Premier point, commença Andreï Gordéiévitch en s’adressant au plafond, comme s’il cherchait à y lire l’avenir. En ce XXe siècle, le spectacle cessera bientôt d’être le champ d’activité d’entrepreneurs, d’imprésarios et autres individus isolés, pour se muer en une immense industrie à haut rendement financier. L’industriel qui aura compris cela le premier et su intelligemment se développer, celui-là occupera une position dominante.

« Deuxième point. C’est précisément dans ce but que mon associé, M. Simon, et moi-même avons fondé l’an passé la Société théâtrale et cinématographique, où j’ai pris en charge la partie théâtre, et lui la partie cinéma. Au stade actuel, M. Simon cherche des réalisateurs, traite avec des distributeurs, achète du matériel, fait construire des studios, loue des salles de projection. Il a appris tout cela à Paris chez Gaumont. Quant à moi, pendant ce temps, j’aide votre compagnie à se rendre célèbre dans toute la Russie.