« Troisième point. J’ai décidé de miser sur M. Stern, parce que je vois chez lui un énorme potentiel qui s’adapte idéalement à mon projet. La théorie de Noé Noévitch sur l’union de l’art et du sensationnel me paraît juste à cent pour cent.
« Quatrième point. J’attendrai notre prochaine rencontre pour vous raconter comment mon associé et moi avons l’intention de conjuguer nos sphères d’activité respectives. Certains aspects de l’affaire vous sembleront à coup sûr inhabituels, sinon inquiétants. C’est pourquoi j’aimerais d’abord mériter votre confiance. Vous devez comprendre que vos intérêts et les miens coïncident entièrement. Et cela nous amène au cinquième et dernier point.
« Cinquième point, donc. Je déclare en toute conscience que soutenir l’Arche de Noé n’est pas pour moi une lubie ou un caprice éphémère. Peut-être certains d’entre vous trouvent-ils bizarre que je vous fournisse tout le nécessaire, sans rien prélever sur vos recettes, pourtant tout à fait conséquentes…
— Vous êtes notre bienfaiteur ! s’exclama Noé Noévitch. Nulle part en Europe des comédiens ne touchent un cachet aussi élevé que dans notre… je veux dire votre théâtre !
Les autres y allèrent également de leurs bruyants commentaires. Aguilev attendit patiemment que le brouhaha reconnaissant se fût apaisé, puis il reprit sa phrase là elle avait été coupée :
— … tout à fait conséquentes, et cependant loin encore, je suppose, d’avoir atteint leur maximum. Je vous promets à tous, mesdames et messieurs, qu’en liant votre sort à celui de la Société théâtrale et cinématographique vous oublierez à jamais les difficultés financières auxquelles se heurtent forcément les comédiens ordinaires…
De nouveau chahut, vibrantes exclamations et même applaudissements.
— … et les artistes de premier plan se feront des plus prospères…
— Menez-nous au combat, capitaine bien-aimé ! s’écria Emraldov. Nous vous suivrons désormais jusqu’en enfer !
— … et pour preuve du sérieux de mes intentions, et c’est là, à dire vrai, le cinquième point, j’ai voulu accomplir un geste qui garantira à jamais l’indépendance économique de l’Arche de Noé. J’ai déposé aujourd’hui à la banque trois cent mille roubles, dont les intérêts seront versés à votre profit. Ni moi ni mes héritiers ne pourront récupérer cet argent. Si vous décidez de vous séparer de moi, le capital restera malgré tout votre propriété collective. Et si je meurs, votre indépendance continuera d’être assurée. Voilà tout ce que j’avais à dire. Je vous remercie…
On se leva pour acclamer le généreux donateur, avec force cris, larmes et embrassades, qu’Aguilev subit, impassible, remerciant poliment chacun.
— Silence, silence ! s’égosillait Stern. J’ai une proposition ! Ecoutez donc !
On se tourna vers lui.
D’une voix étranglée d’émotion, le metteur en scène déclara :
— Je propose de rédiger une note dans les Tables de la loi ! C’est une journée historique, mesdames et messieurs ! Ecrivons, voulez-vous : « Aujourd’hui, l’Arche de Noé a acquis pour de bon sa liberté. »
— Et nous fêterons désormais le 6 septembre comme jour de l’Indépendance ! renchérit Elisa Altaïrskaïa.
— Hourra, bravo ! hurlèrent tous les autres.
Aguilev, quant à lui, posa une question qui était venue également à l’esprit de Fandorine :
— Ces Tables de la loi, qu’est-ce que c’est ?
— C’est ainsi que se nomme notre livre saint, notre bible de l’art théâtral, expliqua Stern. Un vrai théâtre est impensable sans traditions, sans rituel. Par exemple, après le spectacle, nous ne manquons jamais de boire une coupe de champagne, après quoi je procède à l’analyse du jeu de chaque acteur. Le jour de notre première représentation, nous avons décidé d’enregistrer désormais tous les événements importants, succès, triomphes et trouvailles dans un album spécial intitulé Tables de la loi. Chaque membre de la troupe a le droit d’y consigner ses illuminations et ses pensées philosophiques concernant le métier. Oh ! Il y a là un trésor ! Un jour, nos Tables de la loi seront publiées sous forme de livre et traduites dans une multitude de langues ! Vassia, passe-moi la chose.
Innokentov s’approcha d’un piédestal de marbre sur lequel reposait un grand in-folio à luxueuse reliure de velours. Eraste l’avait pris pour un accessoire de scène, sans soupçonner un instant qu’il pût s’agir de la bible de l’art théâtral.
— Tenez… commença Stern, qui tournait déjà les pages noircies d’écritures différentes. Dans l’ensemble, bien sûr, c’est surtout moi qui écris. J’expose mes remarques sur la théorie du théâtre, je note les impressions que m’a laissées tel spectacle qu’on a joué. Mais les autres y inscrivent eux aussi bon nombre de commentaires fort précieux. Ecoutez donc celui-ci, il est signé d’Hippolyte Emraldov : « Un spectacle est pareil à un acte d’amour passionné, où tu serais l’homme, et le public la femme qu’il convient de mener à l’extase. Si tu échoues, elle demeurera insatisfaite et courra retrouver un amant plus fougueux. Mais si tu réussis, elle te suivra au bout du monde. » Voilà les paroles d’un vrai héros-amoureux ! Et voilà pourquoi ses admiratrices poussent des hurlements sous nos fenêtres.
Le bel Hippolyte salua avec élégance.
— On y trouve également des traits d’esprit, ajouta Stern après avoir tourné quelques pages. Regardez, c’est un dessin de Kostia Labiline. Au-dessus, il est écrit : « Et entrèrent dans l’arche Noé et ses enfants, ainsi que les bêtes de la terre par espèces, et le bétail par espèces, et le serpent qui se meut sur le sol, et l’oiseau ailé, de genre mâle et femelle. » Nous sommes tous représentés de manière très ressemblante. Me voici avec mes « enfants », Elisa et Hippolyte, voici notre mère noble en compagnie de Rézonovski sous l’aspect de nobles fauves, voilà le « bétail », Kostia lui-même avec Sérafima Abrikossova ; vous avez ici notre couple de scélérats rampant dans la poussière, et là les « oiseaux ailés », Vassia en hibou et Zoïa en colibri, tandis que Novimski figure dans la scène en qualité d’ancre marine !
Aguilev examina la caricature d’un air sérieux.
— Il est un autre genre cinématographique très prometteur, dit-il, il s’agit du dessin animé. De simples images, mais qui bougent. Il faudra aussi s’en occuper.
— Eh, quelqu’un ! De l’encre et une plume ! commanda Noé Noévitch.
Sur quoi il entreprit de tracer sur une page vierge des lettres solennelles.
Tous les comédiens se massèrent derrière lui pour regarder par-dessus son épaule. Fandorine s’approcha à son tour.
En haut de la page avait été imprimé par un procédé typographique : MARDI 6 (19) SEPTEMBRE 19111.
« Jour de l’Indépendance, acquise grâce à la phénoménale générosité du très noble A. G. Aguilev : à fêter chaque année ! » écrivit Stern, et tous poussèrent alors un triple vivat.
On voulut de nouveau se précipiter sur le bienfaiteur pour l’embrasser et lui serrer la main, mais celui-ci battit prestement en retraite vers la porte.
— Je dois être à cinq heures à la réunion du conseil municipal. Question importante : celle de permettre ou non aux lycéens l’accès le soir aux séances de cinématographe. C’est presque un tiers de notre public potentiel. Je vous dis au revoir.
Après son départ, les comédiens passèrent encore quelques moments à exprimer leur enthousiasme, puis Stern demanda à chacun de s’asseoir. Tous, d’un coup, firent silence.