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L’instant réclamait attention : on allait connaître le titre de la nouvelle pièce et, plus important encore, la répartition des rôles. Les visages se firent tendus. Les yeux fixés sur leur directeur, tous les comédiens affichaient la même mine, où se mêlaient espoir et suspicion. Les moins nerveux semblaient être Emraldov et Altaïrskaïa-Lointaine, qui n’avaient pas à craindre de rôle où ils ne fussent pas à leur avantage. Ils paraissaient cependant gagnés par l’inquiétude.

Fandorine avait rejoint son poste d’observation et se tenait prêt lui aussi. Il se rappelait les paroles de Noé Noévitch : c’était à cet instant précis que les saltimbanques accoutumés à feindre trahissaient leur véritable moi. Peut-être le tableau allait-il s’éclaircir.

La déclaration du metteur en scène, annonçant que la troupe aurait à jouer La Cerisaie, ne suscita guère d’enthousiasme, et ne contribua en rien à détendre l’atmosphère.

— On ne pouvait rien dégoter d’un peu plus neuf ? demanda Emraldov.

Plusieurs autres hochèrent la tête.

— A quoi nous sert d’avoir un dramaturge, si nous prenons encore du Tchekhov ? poursuivit le jeune homme. Mieux vaudrait un truc un peu plus vivant. Un peu plus spectaculaire.

— Où irais-je dénicher une pièce nouvelle qui propose des rôles intéressants pour chacun ? s’emporta Noé Noévitch. La Cerisaie se prête parfaitement à une distribution de douze comédiens. Le sujet est connu du public, c’est vrai. Mais nous surprendrons par le caractère révolutionnaire de l’interprétation. De quoi parle la pièce, à votre avis ?

Tous se prirent à réfléchir.

— Du triomphe du matérialisme brut sur l’inutile beauté ? suggéra Elisa Altaïrskaïa.

Elle est intelligente, songea Eraste Pétrovitch, c’est remarquable.

Mais Stern n’était pas d’accord.

— Non, ma chère Elisa. Cette pièce traite du comique de l’intellectuel face à son impuissance, ainsi que de l’aspect inéluctable de la mort. Il s’agit d’une śuvre terrible à la fin désolante, et par ailleurs d’une méchanceté extrême. Mais elle est qualifiée de comédie, parce que le destin se moque des êtres humains sans aucune pitié. Ici, comme à l’habitude chez Tchekhov, tout n’est qu’allusions et demi-teintes. Mais nous, nous pousserons chaque sous-entendu en pleine lumière. Ce sera une mise en scène antitchékhovienne de Tchekhov !

Noé Noévitch peu à peu se laissait emporter par l’exaltation.

— Chez Tchekhov, il n’y a pas de conflit dans ce drame, parce qu’à l’époque où il l’a écrit l’auteur était gravement malade, il n’avait déjà plus la force de lutter ni contre le Mal ni contre la Mort. Nous ressusciterons, vous et moi, le Mal dans toute sa puissance. Il deviendra le principal moteur de l’action. Compte tenu de la complexité des personnages et des idées chez Tchekhov, pareille interprétation est tout à fait licite. Nous apporterons de la netteté au flou psychologique des personnages, comme si nous opérions une mise au point, nous en accentuerons les caractères pour les ranger dans les emplois traditionnels. Et c’est en cela que nous serons novateurs !

— Génial ! s’écria Méfistov. Bravo, maître ! Et qui sera le principal représentant du Mal ? Lopakhine ? Celui qui provoque la perte de la cerisaie ?

— Voyez ce qu’il s’est mis en tête, ricana Emraldov. Lopakhine, rien que ça !

— Le vecteur du Mal, c’est Epikhodov, le comptable, répondit le metteur en scène à Méfistov, dont l’enthousiasme aussitôt retomba. Ce pitoyable homuncule est la personnification de la trivialité, de la médiocrité pernicieuse que chacun de nos spectateurs rencontre dans sa vie bien plus souvent que le Mal d’envergure démoniaque. Epikhodov est également le symbole ambulant de l’Infortune, avec, qui plus est, toujours un revolver en poche. Il a pour surnom Vingt-Deux Malheurs. Tant de malheurs, ça devient effrayant. Epikhodov est le messager de la destruction et de la mort – mort absurde autant qu’impitoyable. Ce n’est pas un hasard si les personnages répètent comme un refrain funeste : « C’est Epikhodov qui vient, c’est Epikhodov qui vient. » Et le voilà qui erre quelque part derrière la scène, en grattant les cordes de sa « mandoline ». Chez moi, il jouera une marche funèbre.

— Et qui, parmi les femmes, représente le Mal ? demanda la Goupilova.

Stern esquissa un sourire.

— Vous ne le devinerez jamais. C’est Varia, la fille adoptive de Lioubov Ranievskaïa.

— Comment cela ? Mais elle est si bonne ! protesta Innokentov, stupéfait.

— Vous avez mal lu la pièce, mon cher Vassia. Varia est une hypocrite, une fausse dévote. Elle parle de partir en pèlerinage ou de se retirer au couvent, mais elle-même ne nourrit les pauvres pèlerins que de pois. On la représente d’habitude comme une fille modeste, travailleuse et pleine d’abnégation, mais de quelle travailleuse parle-t-on, nom d’un chien ?! Une économe qui a conduit la propriété et sa magnifique cerisaie à la ruine et à la destruction ! L’unique rayon de soleil de la pièce, c’est la timide tentative de rapprochement de Pétia avec Ania, mais Varia empêche ce bourgeon d’éclore, elle est constamment sur le qui-vive. Parce qu’au royaume du Mal et de la Mort il n’est point de place pour l’Amour.

— C’est très profond. Très… murmura la Goupilova d’un air songeur.

Plusieurs grimaces défilèrent rapidement sur sa laide figure, exprimant tour à tour feinte dévotion, douceur cauteleuse, jalousie, puis méchanceté.

— Et qui incarnera le Bien ? Pétia Trofimov ? demanda Innokentov au metteur en scène, comme pour lui en souffler l’idée.

— J’y ai réfléchi. Le Bien, noble cśur et bavard, face au Mal triomphant de tout ? Le tableau serait trop noir. Trofimov, bien sûr, vous revient, Vassia. Vous le jouerez à la mode classique, en aimable naïf. Mais c’est Lopakhine le vainqueur qui se chargera de la mission de lutter contre le Mal.

Noé Noévitch tendit la main en direction du jeune premier qui aussitôt, à la grande stupéfaction de Fandorine, tira la langue à un Méfistov visiblement humilié.

— Pour sortir la Russie de son état d’indigence et de misère, il faut abattre les cerisaies qui ne produisent plus de fruits. Il faut travailler sur la terre, la peupler de gens modernes, actifs. Je vous conseille, Hippolyte, de copier notre bienfaiteur Andreï Gordéiévitch Aguilev, de manière photographique. Mais, et c’est une nuance très importante, le Bien, en raison même de sa générosité, est aveugle. C’est pourquoi, à la fin, Lopakhine prend Epikhodov à son service. Quand le public entendra cette nouvelle, il devra frémir d’un funeste pressentiment. Le mauvais pressentiment est du reste la clef de la mise en scène du spectacle. Tout va bientôt finir, et qui plus est finir mal, telle est l’atmosphère de la pièce, comme l’est celle de notre époque.

— Bien entendu, je serai la Ranievskaïa ? s’enquit d’une voix douce la mère noble, Vassilissa Réginina. Je rêvais depuis longtemps de ce rôle !

— Et qui d’autre ?! Une femme vieillissante, mais toujours belle, vivant d’amour.

— Et moi ? intervint Elisa, n’y tenant plus. Je ne vais pas jouer Ania tout de même ? C’est encore une gamine.

Stern se pencha sur elle.

— Que dites-vous ? susurra-t-il. Vous ne jouerez pas une gamine ! Ania, c’est la Lumière et la Joie. Vous aussi !

— Permettez, mais les critiques en feront des gorges chaudes ! Ils diront que l’Altaïrskaïa commence à vouloir tricher sur son âge !

— Vous les envoûterez. Je vous ferai confectionner une robe toute en paillettes miroir, la lumière viendra s’y briser en mille feux. Chacune de vos entrées sera un feu d’artifice !