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Elisa renonça à contester davantage, mais elle poussa un soupir.

— Qui nous reste-t-il ?…

Stern jeta un coup d’śil à son carnet.

— M. Rézonovski jouera Gaïev. Un homme de la vieille école, de solides valeurs mais dépassées, et cetera, rien que de très évident…

— Comment ça, « évident » ? Et pourquoi donc ? s’exclama le raisonneur, s’échauffant soudain. Donnez-moi une esquisse ! Développez-moi le personnage !

— Mais quel développement vous faut-il encore ? Le monde entier sera bientôt la proie d’un incendie universel, et votre Gaïev périra dans les flammes avec son armoire chérie. Vous passez votre temps à chinoiser, Lev Spiridonovitch… Bon, ensuite…

Stern pointa le doigt sur la petite Linotova.

— Nous vieillirons un peu notre Zoïa, qui jouera Charlotta, la magicienne. Labiline aura le rôle du laquais Iacha. Abrikossova, celui de la femme de chambre Douniacha. Je me charge de Firs. Et quant à vous, Novimski, vous serez Siméonov-Pichtchik, et tous les autres menus personnages, comme le passant et le chef de gare.

— Siméonov-Pichtchik ? balbutia l’assistant en un murmure tragique. Excusez-moi, Noé Noévitch, mais vous m’aviez promis de me confier un grand rôle ! Vous avez aimé pourtant la manière dont j’ai incarné Saliony dans Les Trois Sśurs ! Je pensais que Lopakhine serait pour moi !

— « Armoire chérie » vous-même, grommela Rézonovski assez fort pour qu’on l’entendît, à l’évidence mécontent lui aussi de son rôle.

— Lopakhine, allons donc ! railla Emraldov en faisant pivoter son index contre sa tempe.

La minuscule Zoïa intervint pour défendre Novimski :

— Et alors ? Ce serait très intéressant justement ! Quel Lopakhine feriez-vous, Hippolyte Arkadiévitch ? Vous n’avez rien d’un fils de paysan.

Le jeune premier l’éloigna de la main, comme on chasse un moucheron.

— Quand vous m’avez permis d’incarner Saliony, j’ai pensé que vous aviez foi en moi ! continuait de murmurer Novimski, en agrippant le metteur en scène par la manche. Comment pourrais-je jouer un Pichtchik après Saliony ?

— Mais allez-vous cesser ! s’écria Stern en colère. Vous n’avez pas joué Saliony, vous l’avez « incarné », comme vous dites. Ce que je vous ai donné à jouer, ce n’est jamais que votre propre personnage. Un Lermontov pour pauvres !

— Ah ça ! Vous n’avez pas le droit !

La face ordinairement blême de l’assistant s’était couverte de taches pivoine.

— C’est, vous savez, la goutte qui fait déborder le vase ! Je ne demande pourtant pas grand-chose, je ne cherche pas à prendre votre place !

— Ha ! Ha ! fit Noé Noévitch en le toisant du haut de sa taille. Il ne manquait plus que ça. Vous auriez donc des ambitions de mise en scène ? Un jour, vous épaterez tout le monde. Vous monterez un de ces spectacles qui laissera le public bouche bée.

Il avait prononcé ces mots avec une ironie non dissimulée, comme s’il voulait pousser l’autre à l’esclandre.

Fandorine fronça les sourcils, s’attendant à des hurlements, une crise de nerfs ou autre désordre de même espèce. Mais Stern se révélait excellent psychologue. Devant cet affront déclaré, Novimski s’effondra, il courba le dos et baissa la tête.

— Moi, qu’est-ce que j’en dis ? murmura-t-il. Rien du tout. Qu’il en soit selon votre désir, maître…

— Bon, à la bonne heure ! Chers collègues, je vous laisse étudier le texte. Mes remarques, comme à l’habitude, sont notées au crayon rouge.

Les mécontents se turent. Tous prirent un exemplaire de la pile posée sur la table, et Fandorine s’aperçut alors que les chemises étaient toutes de teintes différentes. Visiblement chaque couleur était réservée à un emploi déterminé – encore une tradition ? Le jeune premier s’empara sans hésitation du dossier rouge. La jeune première prit le rose et tendit le bleu ciel à la Réginina en lui disant :

— Voici le vôtre, Vassilissa Prokofievna.

Le raisonneur, la mine sombre, tira d’un geste brusque le bleu marine, Méfistov le noir, et ainsi de suite.

A ce moment, un employé du théâtre entra pour annoncer que « monsieur le directeur » était demandé au téléphone. Stern semblait attendre cet appel.

— Pause d’une demi-heure, déclara-t-il. Après quoi nous commencerons à travailler. Je demande pour l’instant à chacun de feuilleter son rôle et de se le remettre en mémoire.

Il suffit que le metteur en scène fût sorti pour que le tabou frappant le sujet qui agitait les comédiens cessât de faire effet. Tous se mirent à parler de l’incident de la veille, ce qui convenait on ne peut mieux à Fandorine. Il se tint assis, immobile, s’efforçant de ne pas attirer l’attention, et ouvrit grands les yeux et les oreilles, dans l’espoir que le coupable se trahirait d’une manière ou d’une autre.

Au début, les émotions prédominèrent : compassion pour la « pauvre Elisa », admiration devant l’exploit de Novimski. Celui-ci, à la demande des hommes, ôta son bandage pour exhiber la trace de morsure qui ornait sa main.

— Ce n’est rien du tout, affirmait avec courage l’assistant du metteur en scène, en remuant les doigts. Ça ne fait même plus mal.

Mais cette phase pacifique de la conversation générale ne dura guère.

Ce fut l’intrigante qui alluma le cordeau Bickford.

— Avec quelle adresse, tout de même, chère Elisa, vous avez réussi à ôter votre main, fit observer la Goupilova avec un sourire perfide. A coup sûr, la peur m’aurait paralysée et j’aurais été mordue. Mais vous, c’est comme si vous aviez su qu’un serpent se dissimulait dans les fleurs.

Elisa Altaïrskaïa chancela comme sous l’effet d’une gifle.

— A quoi faites-vous allusion ? s’exclama Innokentov. Voudriez-vous suggérer qu’Elisa a tout combiné elle-même ?

— Cela ne m’était pas venu à l’esprit ! protesta l’intrigante en levant les bras au ciel. Mais puisque vous abordez le sujet… La soif de célébrité et de sensationnel pousse parfois les gens à des actes bien plus extrêmes.

— Ne l’écoute pas, Elisa !

Innokentov avait saisi la main de la jeune femme manifestement bouleversée.

— Quant à vous, Xantippa Pétrovna, c’est exprès que vous avancez tout cela. Parce que vous savez que tout le monde vous soupçonne.

La Goupilova éclata d’un rire sonore.

— Mais bien entendu, qui d’autre soupçonnerait-on ? Cependant j’ai, pour ma part, observé entre autres un petit détail fort curieux. D’habitude, au moment du salut final, le fidèle chevalier servant que vous êtes s’empare de la belle corbeille pour la remettre en personne à la dame de votre cśur. Cette fois-ci, vous vous en êtes abstenu. Pourquoi ?

Innokentov ne trouva pas quoi répondre et se contenta de secouer la tête, muet d’indignation.

Le sieur Méfistov clappa de la langue, puis déclara d’un ton lugubre :

— Je ne serais étonné de rien. Je veux dire : de personne.

Et il dévisagea chacun tour à tour.

Ceux sur qui se fixait le regard soupçonneux du scélérat réagissaient de différentes manières. Les uns protestaient, les autres se répandaient en injures. La Linotova tira la langue. Mme Réginina esquissa un sourire méprisant et s’éloigna dans le couloir. Rézonovski bâilla.

— Allez donc au diable… Et si je sortais fumer une pipe, et lire un peu mon texte…

Il n’y eut cependant pas de véritable empoignade. Après une ou deux minutes, tout le monde se dispersa, laissant le couple de scélérats quelque peu désappointé.

— Mon cher Anton, ce pourrait fort bien être un de vos tours, simplement destiné à agacer les oies, dit la Goupilova à son partenaire, comme par inertie. Avouez-le, c’est votre śuvre, n’est-ce pas ?