— N’insistez pas… répondit Méfistov d’un ton indolent. A quoi bon nous titiller l’un l’autre ? Je vais m’installer dans la salle, m’essayer à Epikhodov. C’est un rôle malgré tout…
L’intrigante ne semblait pas satisfaite. Comme il ne restait plus personne dans le foyer à part Fandorine, elle voulut essayer ses griffes sur le petit nouveau.
— Mystérieux inconnu, commença-t-elle d’un ton patelin, vous êtes apparu de manière si soudaine… Exactement comme la corbeille d’hier, dont on ne sait qui l’a apportée.
— Veuillez m’excuser, madame, je n’ai pas le temps, rétorqua froidement Eraste Pétrovitch, avant de se lever.
Il jeta d’abord un coup d’śil dans la salle de spectacle. Plusieurs comédiens se trouvaient là, chacun assis dans son coin, loin des autres, le nez plongé dans le dossier à sa couleur. Elisa n’était pas parmi eux.
Il gagna le couloir.
Il y croisa Labiline, perché sur un appui de fenêtre, Rézonovski, enveloppé par la fumée de sa pipe, puis Novimski, les yeux rivés à une unique misérable page de texte.
Ce fut dans l’escalier qu’il découvrit enfin celle qu’il cherchait. Elle se tenait à la fenêtre, dos tourné, les mains enserrant ses épaules. Son dossier rose était posé, ouvert, sur le dessus de la balustrade.
Assez joué les idiots ! se dit Fandorine. Cette femme me plaît. En tout cas, elle m’intéresse, elle m’intrigue. Et par conséquent, il faut que je lui parle.
Il se regarda brièvement dans la glace qui, fort à propos, s’apercevait à quelque distance, et se trouva content de son reflet. Il n’était jamais arrivé que des dames se montrassent indifférentes à son physique – surtout quand il désirait plaire.
Eraste Pétrovitch s’approcha, toussa discrètement et, quand la comédienne se retourna, déclara d’une voix douce :
— Vous avez eu tort de vous laisser affecter. Vous n’avez fait que procurer du plaisir à cette femme à langue de vipère.
— Mais comment a-t-elle osé ?! s’exclama Elisa d’un ton plaintif. Aller supposer que j’aurais pu moi-même…
Elle eut une grimace de dégoût.
Sentant avec acuité combien elle était proche, juste à la portée de sa main, Fandorine poursuivit avec un fin sourire :
— Les femmes de la trempe de Mme Goupilova sont incapables de vivre en dehors d’une atmosphère de scandale. Il ne faut pas lui permettre de vous entraîner dans son jeu. Ce type de personnalité psychologique s’appelle un « scorpion ». Ce sont en fait des gens malheureux, et très seuls…
Ce début de conversation se révélait très réussi. Primo, il était parvenu à ne pas bégayer une seule fois. Secundo, son interlocutrice se voyait à présent forcée de l’interroger sur les types psychologiques, et là Fandorine saurait l’intéresser à sa personne.
— Ah, ma foi, c’est bien vrai ! s’exclama Elisa avec étonnement. On devine en effet chez Xantippa une sorte de cassure intérieure. Elle se livre à des méchancetés, mais il y a dans ses yeux quelque chose qui inspire la pitié, quelque chose comme une prière. Vous êtes un homme observateur, monsieur…
Elle hésita.
— Fandorine.
— Oui, oui, monsieur Fandorine. Stern vous a présenté comme un spécialiste de la littérature contemporaine, mais vous n’êtes pas seulement conseiller dramatique, n’est-ce pas ? On sent chez vous une espèce de… singularité…
Elle avait mis du temps à choisir le mot, mais il le trouva à son goût. Et ce qui lui plut encore davantage, ce fut de voir éclore sur son visage un sourire délicieux.
— Vous semblez fort bien connaître la nature humaine. Vous devez rédiger des critiques de théâtre ? Qui êtes-vous ?
Après un instant de réflexion, il répondit :
— Je suis… un voyageur. Mais hélas, pas un auteur de critiques.
Le sourire s’éteignit, en même temps que l’intérêt qui se lisait dans le regard fabuleusement insaisissable de la jeune femme.
— Voyager, dit-on, est passionnant. Mais je n’ai jamais compris le plaisir qu’il y avait à constamment déménager d’un endroit à un autre.
Le coup d’śil qu’elle jeta alors à son texte était éloquent, et ne pouvait signifier qu’une chose : « Laissez-moi en paix, la conversation est terminée. »
Mais Eraste Pétrovitch ne voulait pas s’en aller. Il devait à toute force lui faire entendre que leur rencontre n’était pas fortuite, qu’il y avait là indubitablement une mystérieuse intrigue ourdie par le destin.
— Elisa… Pardonnez-moi, mais je ne connais pas votre patronyme…
— Je déteste les patronymes.
Elle prit la liasse de feuillets entre ses mains.
— Il en émane une odeur de mort et de barbarie. Comme si vous étiez la propriété de votre géniteur. En ce qui me concerne, je n’appartiens qu’à moi. Vous pouvez m’appeler simplement Elisa. Ou, si vous préférez, Elisabeth.
Le ton était indifférent, et même un peu froid, mais Fandorine en conçut une émotion encore plus vive.
— Voilà, précisément, vous êtes Elisabeth, Lisa. Et moi, Eraste ! Vous c-comprenez ? s’exclama-t-il avec une fougue dont il ne se savait pas capable, et qui plus est en bégayant outre mesure. J’y vois le d-doigt du d-destin… Ce geste q-qui est le vôtre, main t-tendue… Et aussi ce mois de s-septembre…
Il se tut brusquement, voyant que, non, elle ne comprenait rien. Aucun mouvement de l’âme en retour, aucune réaction hormis une légère perplexité. Il n’y avait pas de quoi s’étonner. Qu’était Eraste pour elle ? Qu’étaient septembre et la blancheur d’une main ?
Il serra les dents. Il ne manquait plus que Lisa, ou plutôt Elisa, le prît pour un fou ou un admirateur exalté. Il y avait suffisamment des uns et des autres autour d’elle pour qu’il s’ajoutât à leur nombre.
— Je veux dire que votre jeu, dans le spectacle d’hier, m’a profondément impressionné, prononça-t-il d’un ton plus maîtrisé, tout en s’efforçant encore de saisir son regard mouvant, de le retenir. Jamais je n’avais éprouvé rien de semblable. Et, bien sûr, la coïncidence des prénoms m’a troublé. Je m’appelle m-moi aussi Eraste, voyez-vous. Eraste Pétrovitch.
— Ah oui, en effet. Eraste et Lisa… dit-elle, de nouveau avec un sourire, un sourire distrait cependant, dénué de toute chaleur. Mais quels sont ces hurlements là-bas ? Ils recommencent à faire du chahut…
Fandorine se retourna, dépité. On entendait en effet quelqu’un à l’étage pousser des cris :
— Blasphème !… Sacrilège !… Qui a fait cela ?
Il reconnut la voix du metteur en scène provenant du foyer des artistes.
— Il faut y aller. Noé Noévitch est revenu et paraît furieux.
Tête basse, Eraste Pétrovitch suivit Elisa, en se maudissant d’avoir ruiné cette première conversation. Depuis son adolescence, il ne s’était jamais conduit avec une femme de manière aussi stupide.
— Je veux savoir qui a fait ça !
Noé Noévitch, la mine furibonde, se tenait à l’entrée de la « boîte à casser le sucre » (c’est ainsi que les comédiens appellent parfois leur foyer), les Tables de la loi ouvertes dans les mains.
— Qui a osé ?
Fandorine jeta un coup d’śil aux pages qu’il montrait. Juste au-dessous de l’inscription solennelle concernant le jour de l’Indépendance, quelqu’un avait griffonné, au crayon à encre, en grosses lettres bancales : « HUIT UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE. REPRENEZ-VOUS ! »
Tous s’approchaient, regardaient et demeuraient perplexes.
— Le théâtre, c’est un temple ! Le travail de l’acteur est une mission sublime ! Sans piété ni objets sacralisés, nous sommes impuissants ! se lamentait Stern, au bord des larmes. Celui qui a fait cela a voulu nous blesser, moi, nous tous, notre art ! Qu’est-ce que ce gribouillis ? Que veut-il dire ? Combien de fois devrai-je le répéter, dans mon théâtre il n’y a pas de représentation à bénéfice2, et il n’y en aura jamais. C’est un premier point. Deuxième point, profaner notre livre saint équivaut à souiller une église ! Seul un vandale est capable d’un pareil crime !