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C’est ainsi que le trouva Massa, venu à huit heures du matin jeter prudemment un coup d’śil par l’embrasure de la porte.

— Que se passe-t-il, maître ? Depuis avant-hier, vous n’êtes plus le même ! Je vous ai laissé en paix, mais cela m’inquiète. Je ne vous ai jamais vu dans cet état.

Puis après un instant de réflexion, le Japonais ajouta :

— Ou en tout cas, pas depuis longtemps… Vous avez un visage plus jeune. Comme il y a trente ans. Vous êtes tombé amoureux, c’est ça ?

Comme Fandorine fixait avec stupeur le devin, celui-ci se donna une tape sur le sommet du crâne – lequel étincelait.

— Oui, c’est bien ça ! Oh, comme c’est inquiétant ! Il faut prendre des mesures.

C’est mon unique ami, et il me connaît mieux que je ne me connais moi-même, songea Eraste Pétrovitch. Il serait absurde de rien lui cacher, en outre, Massa s’y entend à merveille en matière de psychologie féminine. Voilà qui peut m’être d’un grand secours !

— Dis-moi, comment fait-on pour gagner l’amour d’une actrice ? lui demanda Fandorine en russe, allant sans détour à l’essentiel.

— Vélitable ou essoplès ? s’enquit aussitôt le serviteur.

— Comment cela ? Qu’entends-tu par « amour exprès » ?

Pour parler des choses du cśur, Massa préférait utiliser sa langue maternelle, qu’il jugeait plus subtile et raffinée.

— Une actrice, c’est comme une geisha ou une courtisane de haut rang, commença-t-il d’un ton pratique. Chez une femme de cette sorte, l’amour peut prendre deux formes. Le plus facile à obtenir est l’amour joué – elles savent à merveille en mimer l’apparence. Un homme normal n’a besoin de rien de plus. Au nom d’un tel amour, la belle peut aller jusqu’à certains sacrifices. Par exemple, se couper les cheveux en gage de passion. Parfois même se trancher le bout du petit doigt. Pas davantage. Il arrive aussi, mais plus rarement, qu’une telle femme se trouve pénétrée d’un authentique sentiment, auquel cas elle peut même consentir à un double suicide.

— Va au diable avec ton exotisme japonais ! s’exclama Eraste Pétrovitch, exaspéré. Je ne te parle pas d’une geisha, mais d’une actrice, une actrice européenne normale.

Massa réfléchit.

— J’ai connu des actrices. Trois. Non, quatre – j’allais oublier cette mulâtresse de La Nouvelle-Orléans, qui dansait sur la table… En effet, vous avez raison, maître. Elles sont différentes des geishas. Il est beaucoup plus facile de gagner leur amour. Mais il est aussi plus compliqué de savoir si elles jouent ou si elles aiment vraiment…

— Peu importe, je saurai me débrouiller, coupa Fandorine avec impatience. Plus facile, as-tu dit ? Et même beaucoup plus ?

— Ce serait un jeu d’enfant si vous étiez metteur en scène, auteur de pièces de théâtre, ou si vous écriviez des articles dans les journaux. Seuls ces trois types d’hommes passent aux yeux des actrices pour des créatures supérieures.

Se rappelant le sourire qui avait illuminé le visage d’Elisa quand elle l’avait pris pour un journaliste, Fandorine dévisagea son consultant avec un intérêt redoublé.

— Et alors ? Parle, parle !

Massa reprit, toujours posément :

— Vous ne pouvez pas être metteur en scène, il faut pour cela avoir son théâtre. Rédiger des critiques ne présente guère de difficultés, bien sûr, mais il s’écoulera beaucoup de temps avant que vous ne vous fassiez un nom. Ecrivez plutôt une bonne pièce, où l’actrice aura un joli rôle. C’est le moyen le plus commode. Je me suis déjà consacré à l’écriture. C’est un travail assez facile, et même plaisant. Tel est le conseil que je vous donnerais, maître.

— Tu te moques de moi ? Je suis incapable de pondre une pièce de théâtre !

— Pour prouver son amour à une femme, on doit accomplir des exploits. Pour un homme comme vous, surmonter cent obstacles ou vaincre cent malfaiteurs, ce n’est pas un exploit. Mais en l’honneur de la femme aimée, s’atteler à la rédaction d’une fabuleuse pièce de théâtre, voilà qui serait une véritable preuve d’amour.

Eraste Pétrovitch ordonna au spécialiste d’aller prodiguer ses conseils en enfer, et de nouveau demeura seul.

Cependant l’idée qui au début lui avait paru stupide ne cessait de lui trotter dans la tête et finit peu à peu par l’absorber.

Il convenait d’offrir à la femme aimée ce qui lui procurerait la plus grande joie. Elisa était comédienne. Sa vie, c’était le théâtre. Sa joie la plus grande, un bon rôle. Ah ! Si en effet il était possible de lui présenter une pièce dans laquelle elle aurait envie de jouer ! Elle cesserait alors de le regarder avec une indifférence polie. Massa lui avait donné un conseil fort sensé. Dommage seulement qu’il fût irréalisable…

Irréalisable ?

Eraste Pétrovitch se remémora les nombreuses circonstances de sa vie où il s’était heurté à des problèmes qui au départ paraissaient insolubles. Pourtant il avait toujours trouvé une solution. La volonté, l’esprit et la science sont capables de renverser des montagnes.

Si l’esprit et la volonté ne lui faisaient guère défaut, sa science en revanche laissait beaucoup à désirer. Les compétences de Fandorine dans le domaine de la dramaturgie étaient minimales. La tâche qu’il avait à accomplir relevait des douze travaux d’Hercule. Mais il pouvait au moins essayer, dès lors que le but était si important.

Une chose était bien claire. Ne pas revoir Elisa lui était insupportable, mais paraître devant elle en qualité de Monsieur Tout-le-Monde, de simple individu parmi tant d’autres, ça, jamais plus. Il avait déjà essuyé un camouflet, cela suffisait. S’il devait affronter à nouveau la comédienne, ce serait armé de pied en cap.

Ainsi l’être naguère harmonieux était-il passé au stade ultime : celui de l’inébranlable résolution.

Eraste Pétrovitch s’attela à la mise en śuvre de son projet de manière méthodique. Pour commencer il s’entoura de livres : recueils de pièces de théâtre, études sur l’art dramatique, traités de stylistique et de poétique. Son expérience de la lecture rapide et la faculté qu’il avait de concentrer son attention permirent au futur dramaturge d’ingérer en quatre jours plusieurs milliers de pages.

Le cinquième jour, Fandorine le passa dans une totale inaction, se livrant à la méditation et créant à l’intérieur de lui le Vide où devait naître l’Impulsion créatrice que les Occidentaux appellent Inspiration, et les Orientaux, Samadhi.

Il savait déjà exactement quel texte il allait écrire : sa conversation avec Stern, à propos de la « pièce idéale », lui en avait soufflé la couleur et l’esprit. Ne restait plus qu’à attendre l’instant où les mots se mettraient à couler tout seuls.

A l’approche du soir, Fandorine, toujours en quête de l’illumination, commença de se balancer à un certain rythme, puis ses paupières jusqu’alors mi-closes s’ouvrirent toutes grandes.

Il trempa la plume d’acier dans l’encre et inscrivit le long titre de l’śuvre. Au début, sa main bougeait lentement, puis elle alla de plus en plus vite, peinant à suivre le flot des mots qui s’évadaient. Le temps enveloppa la pièce d’une brume mouvante, piquée de scintillements. Au cśur de la nuit, alors que la pleine lune régnait dans le ciel en tout son éclat, Eraste Pétrovitch se figea soudain, sentant la prodigieuse énergie se tarir. Une tache se forma sur le papier. Il lâcha le porte-plume, se renversa contre le dossier du fauteuil et enfin, pour la première fois depuis quatre nuits, il s’endormit, sans même avoir éteint la lampe.

Massa pénétra sans bruit dans le bureau et couvrit son maître d’un plaid. Il commença de lire ce qui était écrit, soupirant et hochant d’un air sceptique sa tête toute ronde.