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SEPT UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE

La vengeance de Gengis Khan

Elle eût mieux fait de ne pas se coucher du tout. Encore le même cauchemar : un visage dans un chou et une barbe entourant une bouche qui chantait sans émettre le moindre son.

A dire vrai, le rêve avait commencé très gentiment. Elle roulait sur une route de campagne – pas en automobile mais en calèche. Martèlement bien rythmé des sabots, cliquetis des boucles de harnais, douce oscillation des ressorts, soulevant une onde voluptueuse au plus profond du corps. Personne à côté, une humeur… comme si des ailes lui avaient poussé, le cśur empli d’un avant-goût de bonheur, et aucun autre besoin que de se laisser bercer ainsi sur le siège à la fois ferme et confortable et de se préparer à une joie prochaine…

Soudain on frappe un coup à la vitre de gauche. Elle tourne la tête : il y a là un visage cyanosé, les yeux clos, des lambeaux de chou pendus à ses somptueuses moustaches poivre et sel. Une main arborant un anneau rectifie la cravate, et celle-ci se met à remuer. Ce n’est pas une cravate, c’est un serpent !

Puis à droite également, on frappe. Elle tressaille : c’est le chanteur à la barbe rouge feu. Il la regarde d’un air pénétré, ouvre grande la bouche, et écarte même le bras en un geste gracieux, mais rien ne semble sortir de sa gorge.

Ne s’entendent que les coups contre la vitre : toc-toc-toc, toc-toc-toc.

Pendant un temps, ces rêves avaient presque cessé. Elle ne s’était même pas sentie très effrayée quand, durant la représentation de Pauvre Lisa, elle avait aperçu au troisième rang du parterre la calvitie familière et le regard brûlant de haine par-dessous les sourcils noirs en broussaille. Elle savait qu’il se manifesterait tôt ou tard, elle y était prête au fond d’elle-même et s’était trouvée satisfaite de sa maîtrise de soi.

Mais après le spectacle, quand tout à coup la tête du serpent avait surgi entre les boutons de rose, la fixant des mêmes petits yeux féroces, le cauchemar s’était abattu à nouveau sur elle, avec un poids encore plus écrasant. Sans le charmant Novimski, si touchant tant il semblait amoureux… Brrr, mieux valait ne pas y penser !

Elle s’était empêchée ensuite de dormir pendant quarante-huit heures, sachant trop comment cela finirait. Mais le troisième jour, la fatigue l’avait emporté, et bien sûr le réveil avait été atroce. Avec cris, sanglots convulsifs et hoquettements. Depuis lors, chaque nuit le rêve revenait, toujours identique : un vieux rêve qu’elle faisait à Saint-Pétersbourg, où à présent figurait en outre un serpent.

Dans le dortoir du conservatoire de danse, avant de s’endormir, la petite Lisa jouait souvent devant ses camarades les héroïnes qui se meurent. De la lente action d’un poison, comme Cléopâtre, ou bien de phtisie, comme la Dame aux camélias. Juliette qui se transperçait d’un poignard convenait également fort bien, car avant de se donner la mort elle prononçait un monologue des plus émouvants. Elle aimait rester étendue, immobile, les yeux clos, et écouter les fillettes sangloter. Elles étaient toutes devenues plus tard danseuses, certaines avaient même atteint la célébrité, mais une carrière de ballerine est bien courte, alors que Lisa désirait se consacrer au théâtre jusqu’à un âge très avancé, comme Sarah Bernhardt, aussi avait-elle choisi la comédie. Elle rêvait de tomber un jour inanimée sur la scène, comme Edmund Kean, pour que mille personnes, en la voyant, se disent que c’était là seulement du théâtre, mais fondent en larmes néanmoins, cependant qu’elle exhalerait son dernier souffle sous les applaudissements et les bravos.

Lisa avait convolé de bonne heure. Elle jouait la Princesse lointaine, Sacha Leïkine jouait Joffroy, le prince amoureux. Premier succès, première ivresse devant un public pâmé. Quand on est jeune, il est facile de confondre la fiction avec la vie. Bien entendu, ils avaient divorcé, très vite. Impossible à deux comédiens de vivre ensemble. Sacha s’était évanoui quelque part en province, ne lui laissant que son nom. Mais une jeune première ne pouvait décemment s’appeler Lisa Leïkina, et elle était devenue Elisa Lointaine.

Si son premier mariage avait été tout au plus un échec, le second s’était révélé une catastrophe. Encore une fois elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même. Elle s’était laissé séduire par le dramatisme d’un soudain tournant de son existence, par le clinquant d’un prestige de façade. Par un titre ronflant, enfin. Mais combien de comédiennes ne se fussent pas résolues au mariage à seule fin de s’entendre appeler « Votre Haute Noblesse » ou « Votre Excellence » ? Or, là, l’étiquette était encore plus pompeuse : « Votre Grandeur ». C’était ainsi que l’usage voulait qu’on s’adressât à l’épouse d’un khan. Iskander Altaïrski était un brillant officier de l’escorte impériale, fils aîné du souverain d’un des khanats caucasiens qui s’étaient alliés à l’empire au temps d’Ermolov. Il dépensait sans compter, faisait joliment la cour, était assez bel homme en dépit d’une calvitie précoce, et par-dessus le marché se montrait fougueux et éloquent comme savent l’être les Asiates. Il était prêt à tout sacrifier par amour, et avait tenu parole. Quand sa hiérarchie lui avait refusé l’autorisation de se marier, il avait donné sa démission et mis un terme à sa carrière militaire. Il avait rompu ses relations avec son père et renoncé à ses droits au profit de son frère cadet : une actrice, qui plus est divorcée, ne pouvait devenir l’épouse de l’héritier. Mais on avait alloué au renégat une rente annuelle très confortable. Et surtout, Iskander avait juré de ne pas faire obstacle à sa carrière théâtrale et accepté un mariage sans enfants. Que pouvait-elle demander de plus ? Ses rivales comédiennes avaient manqué s’étouffer de jalousie. Lidia Iavorskaïa, qui avait épousé un prince Bariatinski, avait même quitté la Russie : des princesses, à Saint-Pétersbourg, il y en avait en veux-tu en voilà, mais des khancha, il n’y en avait qu’une seule.

Son second mariage s’était délité encore plus vite que le premier : au lendemain des épousailles et de la nuit de noces. La cause n’en fut pas que l’époux, en proie à une trop violente excitation, n’avait pas su faire preuve des qualités qu’on attendait de lui (incident, au contraire, plutôt touchant), mais bien les conditions qu’il exposa au matin à sa femme.

« Le statut de khancha Altaïrskaïa impose des devoirs, lui avait dit Iskander d’un ton sévère. J’ai promis de ne pas m’opposer à votre passion pour le théâtre et je tiendrai parole, mais vous devrez éviter les pièces où vous seriez contrainte de subir l’étreinte ou, pire encore, les baisers d’autres hommes. »

Elisa avait éclaté de rire, pensant qu’il plaisantait. Quand elle avait compris que son mari était parfaitement sérieux, elle avait longuement tenté de le raisonner. Elle lui avait expliqué que dans l’emploi de jeune première il était impossible de se soustraire aux étreintes et aux baisers ; il était même à présent de plus en plus à la mode de représenter sur scène le triomphe de la chair de manière assez réaliste.

« Quel triomphe ? avait demandé l’Oriental, avec une grimace si expressive qu’Elisa avait tout de suite compris que ses explications ne mèneraient à rien.

— Celui dont vous avez été incapable ! s’était-elle exclamée, imitant la grande Jemtchoujnikova dans le rôle de Marfa Possadnitsa1. Et qui à présent ne risque plus d’arriver ! Adieu, Votre Grandeur, la lune de miel est terminée ! Il n’y aura pas davantage de voyage de noces. Je demande le divorce ! »

Elle tremblait au souvenir de ce qui s’était passé ensuite. Le rejeton d’une très ancienne famille, descendant en droite ligne de Gengis Khan, s’était abaissé à porter la main sur une femme et à jurer comme un grenadier, avant de se précipiter vers son bureau pour y prendre un revolver et abattre sur-le-champ celle qui venait de l’offenser. Tandis qu’il s’escrimait avec la clef du tiroir, Elisa, morte de peur, avait bien entendu pris ses jambes à son cou, et par la suite n’avait plus accepté de rencontrer le gengiskhanide à moitié fou qu’en présence d’avocats.