Выбрать главу

Devant témoins, Iskander se tenait de manière civilisée. Il expliquait avec courtoisie qu’il n’accorderait jamais le divorce, car dans sa famille la chose était tenue pour un terrible péché et son père lui couperait les vivres. Il n’était pas opposé à vivre séparé de son épouse et se déclarait même prêt, si celle-ci acceptait d’observer « les convenances », à lui verser une pension alimentaire (ce qu’Elisa avait refusé avec mépris – Dieu merci, ce qu’elle gagnait au théâtre lui suffisait amplement).

Le khan ne dévoilait sa nature de sauvage que lors des rencontres en tête à tête. Sans doute faisait-il suivre sa femme, car il surgissait devant elle dans les lieux les plus inattendus, et toujours sans avertissement. Il bondissait comme un diable hors de sa boîte.

« Ah, c’est comme ça ? disait-il, une lueur mauvaise brillant dans ses yeux exorbités, des yeux auxquels naguère elle trouvait pourtant du charme. Le théâtre vous est plus cher que mon amour ? Fort bien. Sur scène vous pouvez vous conduire comme une traînée. C’est votre affaire. Mais puisque formellement vous continuez d’être ma femme, je ne vous laisserai pas couvrir de boue le nom de mes ancêtres ! Sachez-le bien, madame : vous ne pourrez avoir d’amants que sous les feux de la rampe, sous les yeux du public. Tout homme auquel vous ouvrirez votre lit sera condamné à périr. Et vous le suivrez dans la mort ! »

A dire vrai, ce discours, au début, ne l’avait guère effrayée. Au contraire, il ajoutait du piment à son existence. Durant le spectacle, s’il y avait une scène d’amour, elle prenait soin d’observer la salle à la dérobée, et si d’aventure elle croisait le regard incendiaire de son mari, elle jouait avec une passion redoublée.

Les choses continuèrent de la sorte jusqu’au jour où l’entrepreneur de théâtre Fourchtatski s’éprit d’elle sérieusement. C’était un homme en vue, un homme de goût, propriétaire du meilleur théâtre de Kiev. Il lui proposait de rejoindre sa troupe à des conditions incroyablement avantageuses, l’inondait de fleurs et de compliments, et lui picotait l’oreille de ses opulentes moustaches parfumées. Il lui fit également une proposition d’un autre ordre, matrimoniale celle-là.

Elle était déjà prête à accepter, la première offre comme la seconde. Tout le monde en parlait dans le monde du théâtre, et ses rivales de nouveau se mordaient les doigts.

Et brutalement, au cours d’un repas officiel organisé en son honneur par les membres du bureau de la Société théâtrale, Fourchtatski mourut ! Elisa n’était pas présente à ce banquet, mais on lui peignit la scène avec force couleurs : l’entrepreneur s’était subitement empourpré, puis avait émis un râle avant de s’écrouler, la face dans son assiette de solianka à la villageoise2.

Elisa, bien sûr, avait abondamment pleuré ce soir-là, se lamentant sur le sort du pauvre Fourchtatski, et se répétant « C’est donc que le destin ne le voulait pas » et autres phrases de circonstance. Puis le téléphone avait sonné, et une voix familière à l’accent caucasien avait chuchoté dans l’appareil :

« Je vous avais prévenue. Cette mort pèsera sur votre conscience. »

Même alors, elle n’était pas allée jusqu’à prendre Iskander au sérieux. Il n’était à ses yeux qu’un scélérat d’opérette, qui roulait de gros yeux, la moustache hérissée, sans vraiment effrayer personne. En son for intérieur, elle l’avait baptisé Gengis Khan.

Oh, comme la vie devait la punir cruellement de sa légèreté !

Trois mois environ après la mort de l’entrepreneur, dont personne n’avait mis en doute le caractère naturel, Elisa se permit de s’enticher d’un autre homme, ténor dramatique au théâtre Mariinski. Aucune considération de carrière n’entrait cette fois-ci en jeu. Simplement, le chanteur était beau (ah ! cette éternelle faiblesse qu’elle nourrissait pour les apollons…) et possédait une voix affolante qui vous instillait dans tout le corps une langueur hypnotique. A cette époque, Elisa jouait déjà avec l’Arche de Noé, mais travaillait encore à ses récitals. Un jour, le ténor (il s’appelait Astralov) et elle donnèrent une petite pièce en un acte, un duo intitulé La Barbe rouge. Un aimable divertissement de rien du tout : elle y déclamait en esquissant quelques pas de danse, tandis qu’Astralov chantait, avec tant de charme et de talent qu’ensuite ils s’en furent tous deux à Strelnia, où arriva ce qui tôt ou tard devait arriver. A dire vrai, pourquoi pas ? Elle était une femme adulte, libre, moderne. Quant à lui, il était séduisant, et s’il n’avait guère de plomb dans la cervelle, il était en revanche fort doué et galant homme. Au matin, Elisa repartit, car elle devait être à onze heures à une répétition. Son amant resta dans la chambre. Il prenait toujours grand soin de son apparence, et partout emportait avec lui un nécessaire de toilette contenant instruments de manucure, brosses de toutes tailles, ciseaux à ongles et rasoir brillant comme un miroir réservé à l’entretien de sa barbe.

C’est avec ce rasoir dans la main qu’il fut retrouvé. Son cadavre était affalé dans un fauteuil, toute la chemise rouge de sang, ainsi que la barbe. La police arriva à la conclusion qu’au terme d’une nuit passée avec une femme le ténor s’était tranché la gorge, assis devant un miroir. Elisa portait un voile, les domestiques de l’hôtel n’avaient pas vu son visage, si bien que l’affaire n’avait pas soulevé de scandale.

Aux funérailles, elle était en larmes (il n’en manquait pas à ce moment, de belles dames éplorées), torturée par un doute affreux : qu’avait-elle fait ou dit qui eût pu provoquer ce drame ? Cela ressemblait si peu à ce bon vivant d’Astralov ! Soudain, elle aperçut Gengis Khan au milieu de la foule. Il la regarda, esquissa un sourire ironique, et d’un geste vif se passa l’index sur la gorge.

A cet instant seulement les yeux d’Elisa se dessillèrent.

Un meurtre ! C’était un meurtre ! Et même deux, car il était certain que Fourchtatski avait été empoisonné.

Durant un ou deux jours, elle se débattit dans des affres. Que faire ? Que faire ?

Prévenir la police ? Mais premièrement, elle n’avait aucune preuve. On prendrait sa déclaration pour un délire de petite demoiselle fantasque. Deuxièmement, Astralov avait une famille. Troisièmement… Troisièmement, elle était terrifiée.

Gengis Khan était devenu fou, sa jalousie à son endroit avait tourné à la paranoïa. Partout dans la rue, les magasins, au théâtre, elle se sentait suivie. Et ce n’était pas le fruit d’une manie de la persécution, non ! Dans son manchon, son carton à chapeaux, et même dans son poudrier, Elisa découvrait constamment des petits bouts de papier. Sans un mot, ni même une initiale, juste des dessins : tête de mort, couteau, nśud coulant, cercueil… En proie à la méfiance, elle avait congédié plusieurs femmes de chambre qui lui semblaient avoir été soudoyées.

Le pire, c’était la nuit. A cause de la tension, à cause de la solitude à laquelle elle était condamnée (comment aurait-elle eu des amants à présent ?), Elisa faisait des cauchemars atroces où la sensualité se mêlait à d’affreuses images de mort.

La mort, Elisa y pensait souvent maintenant. Viendrait un moment où la folie de Gengis Khan atteindrait son paroxysme, et alors le monstre la tuerait. La chose risquait de se produire très bientôt.

Pourquoi n’allait-elle pas, malgré tout, chercher de l’aide auprès de quelqu’un ?